DE SIVRY
exiger d'elle...
MARIE. Quoi donc?
DE SIVRY. Il y a quelquefois, mon enfant, de bien rudes épreuves dans la vie ; on forme des projets ; tout semble se réunir pour en rendre l'exécution possible ; puis...
.MARIE . Expliquez- vous . . .
DE SIVRY. Oui ; tu peux tout comprendre, Marie.
MARIE. Que mon père n'ait rien de caché pour moi;
DE srvRY. Ecoute et tu jugeras. Pendant vingt ans , Marie , nous avons vécu en France pom- un seul mot, la gloire !... mais au fond de notre ame, il y en avait un encore plus sacré, l'honneur! Avant de parer son nom d'un grand éclat, on devait le garder pur !... La gloire, elle nous manque de parole !.. . L'honneur seul est resté I.... s'il fallait tout perdre , ton père n'y survivrait pas? vois-tu.
MARIE. ÎMon Dieu ! qu'y a-t-il donc?
DE SIVRY. Tu le saïuas.
MARIE. Oh ! parlez, mon père!... votre tristesse , ce ton solennel , m'inquiètent et m'épouvantent... déjà je soupçonnais...
DE SIVRY. C'est pour toi surtout que je souffre.
MARIE. Moi ?... Quel mal peut me menacer tant qu'il me reste mon père!... et lui?...
DE SIVRY, faisant un mouvement. Charles!...
3IARIE. Oh ! oui, mon père.... c'est encore votre enfant: nous vous aiderons tous deux à supporter vos chagrins. ... car j'ai devine!...
DE SIVRY. Quoi?
MARIE. De malheureuses spéculations ont dérangé votre fortune !... qu'importe pour moi?... entre vous et lui que pourrai-je désirer?.... nous quitterons Paris! Ce kixe, ces domestiques, vous ne les aviez que pour moi !.... habitué à la vie des camps, vous ne souffrirez pas des privations... et moi , est-ce que je les sentirai, quand vous serez là... tous deux ?...
DE SIVRY, la pressant sur son cœur. Chère enfant \...{S'ècarianl et à paît.) Ah ! je ne peux pas !... je n'en aurai jamais le courage ! . . .
MARIE. Aujourd'hui même prenons une résolution ; renoncez à ces afïiiires ^qui vous ont rendu triste et soucieux !... Il n'y a pas de déshonneiu- dans la pauvreté.
Nous irons dans quelque village ! . . . Oh ! je connais .son cœur, il n'hésitera pas à nous suivre, et, comme moi , il sera heureux
partout, avec votre tendresse et mon
amour.
DE SIVRY, À /9r/7'/. Les séparer !... c'est impossible ! . . . oh ! que j e souffre ! , . .
MARIE. Tous ne répondez pas , mon père ?. .
DE SIVRY, «^a;/. Que lui dire ?...
MARIE. Et M. Charles, qui vous attend, là, dans votre cabinet?... Oh î il pensera comme moi! voyez-le, mon père !... laissez-nous vous consoler, et vous faire oublier tout le reste !.. Si le monde méprise ceux qui sont pauvres , qu'importe à ceux qui n'ont pas besoin du monde ?. ..
DE SIVRY. Toujours bonne! chère
Marie !...
MARIE. Ce jour, mon père, vous l'aviez désigné depuis lon.g-temps ?...
DE SIVRY. Pour la joie... et non pour le îïlalheur.
MARIE. La fortune nous quitte?... mais le bonheur vient; allez, ce n'est pas un mauvais jour.
DE SIVRY. Ce jour déjà, 3Iarie, il fut autrefois bien funeste pour moi!... ta mère mourut... pour t'avoir donné la vie!
MARIE. Ma pauvre mère !...
DE SIVRY. Malade, et convaincue qu'elle ne survivrait pas à ses souffrances, sa tendresse de mère s'étendit sur le moment où elle ne serait plus là!.... sa dernière pensée fut pour son enfant, car je trouvai dans son secrétaire ce papier cacheté qui porte ces mots, écrits d'une main mourante : '< A ma fille ! » (// a tiré le papier de sa poche. )\o'\lk pourquoi j'avais choisi le jour de ta naissance pour fixer ton sort ! je souhaitais que tout le rendît solennel et
imposant poiu loil.... que ce jour-là, ta mère me vît, du haut du ciel, assurer ton bonheur, et qu'elle nous bénît tous deux.
MARIE. Cet espoir n'est pas perdu, mon père.
DE SIVRY. La fortune...
MARIE. J'y renonce sans peine.
DE SIVRY. Et... s'il fallait?...
MARIE. Quoi donc, liionpère?...
DE SIVRY. Renoncer... à Charles?...
3IARIE. Oh?., cela... c'est impossible !..
DE SIVRY. Il t'en coûterait beaucoup ?. . .
MARIE. Rienl... que ma vie!...
DE SIVRY. La vie!... ah!... {A part.) Comme elle l'aime?... je ne parlerai pas!. . non!... je ne puis pas parler!...
MARIE , inquiète el troublée. Mon père ! . . .
DE SIVRY. Tiens, mon enfant, prends ce papier : le moment est venu où tu dois le lire ; je ne sais pas , moi , ce que te demandait ta pauvre mère!... Adieu, ma fille!...
(Il lui remet le papier cicbetcet sort par la porte do gauche.)