CÉCILE, MARIE
MARIE, tweuse, à elle-même. Ce qu'Albertine m'a dit... je n'y crois pas, certes... et cela m'a troublée pourtant.
CÉCILE. Là I vous voilà rêveuse, et oubliant que je suis près de vous... ce que c'est qu'une mariée !
MARIE. N'as-tu pas dit que tu as quelque chose à me confier ?
CÉCILE. Oh ! cela n'est pas pressé., mais votre mariage ?
MARIE. Oui, tu as raison. Viens là, mon enfant !
(Elle s'asieied, Cécilf s'assied auprès d'elle sar an sie'ge plus bas. )
CÉCILE. Que je suis bien ainsi!.. Ce sera toujours ma place... toujours à vos côtés, n'est-ce pas ?
MARIE. Oh! certes! Mais écoute , ma fille : depuis un an, nous ne nous sommes pas quittées un seul instant ; ton cœur et ton esprit se sont dévelop[>és ; ta raison même a devancé ton âge, et je me suis inquiétée, je l'avoue, de voir succéder si vite à l'insouciéuice d'une enfant le sérieux d'une jeime fille. Cependant, c'est heureux peut-être?.. Je ne craindrai pas de te dire qu'après toi, ce que j'aime le plus au monde, c'est celui à qui je vais m'unir.
CÉCILE. Et je ne l'ai jamais vu!
MARIE. C'est pour cela que je dis : après toi î car je n'ai rien voulu distraire de ces fOurs qtù t'appartenaient encore exclusi-
vement; et je m'en applaudis! A présent, Cécile , nous verrons plus de monde , et , dans les avantages de mon bonheur , je compte pour beaucoup la possibilité d'assurer le tien.
CÉCILE. Comment?
MARIE. Je veux penser à ton mariage.
CÉCILE, faisant un mouvement. Me marier ! moi !
MAiiic. J'éclairerai ta raison, sans commander à ton cœur. Je ne pense pas, moi, qu'il faille interdire tout examen et toiite réflcNion à une jeune fille, et la jeter ensuite dans le monde, ignorante des devoirs et des dangers qui l'attendent. Non! Il ne faut pas même qu'elle croie que le boi>heur récompense toujours la vertu; mais il faut qu'elle sache que les sacrifices qu'on lui fait laissent de douces impressions à l'ame, et que la situation des femmes est telle que le dévouement est une des lois de \raic destinée, comme fille, comme femme e'. comme mère. Pourtant, et c'est là qu'est ma joie, chère enfant ! tout me fait espérer que ta vie sera une belle exception. Tu choisiras toi-même.
CÉCILE. Quoi! maman... si quelqu'un me plaisait. . si j'aimais..?
MARIE. Oh ! je suis sûre que ma Cécile n'éprouvera de sympathie que pour un noble caractère!., et alors, le mariage, ce lien si souvent malheureux , peut donner à la jeunesse ui; tel bonheur, que la douceur s'en répand jusque sur les froides années de la vieillesse!.. La vie est un seul et unique souvenir !
CÉCILE. Mon Dieu! qu'on doit être heureux en ce monde !
MARIE. Une grande fortune, ma Cécile, aplanit bien des difficultés!., et tu seras très-riche.
CÉCILE. Ah I quelle joie !
MARIE. Comment? est-ce que tu aime»
rais l'argent ?
CÉCILE. Ce n'est pas pour moi!
M.\RIE. Pour qui donc?
CÉCILE, avec finesse et gaîté. Nous parlerons de cela plus tard... Aujourd'hui, maman, c'est de vous, de votre mariage qu'il s'agit. Pour le mien, nous verrons après. Il me suffit de savoir qu'on respectera ma volonté , qu'on approuvera mon choix, et qu'on me permettra de faire valoir les droits et le mérite de celui qui me plaît.
MARIE. Qui te plaît?
CÉCILE, souriant. Ou qui me plaira.
MARIE. Oui ; car tu ne peux avoir encore aucune idée de ce genre, n'est-ce pas, ma fille?
CÉCILE, gaiment. Puisque je réserve mes confidences...
MARIE. Mais, tu ne connais personne !. . Il n'est pas venu de jeunes gens à la maison depuis plus d'une année.
CÉCILE, avec gaîté et un petit air important. C'est cela !. je ne connais personne !. je n'ai pas vu de jeunes gens!., je suis encore une enfant !.. Vous oubliez, ma belle maman , que vous venez de me traiter en personne raisonnable , et que je le suis!.. Vous oubliez que je l'étais déjà depuis long-temps!., que l'année dernière, pendant deux mois, j'ai été presque maîtresse de toutes mes actions, et que je voyais tous les jours une foule de beaux jeunes gens aux eaux de Baden, où m'avait menée notre cousine. M""" d'Horbigny, et où j'étais vraiment plus raisonnable qu'elle ; car souvent, j'aurais mieux aimé rester à la maison, que de courir dans toutes ces parties de plaisir dont elle ne voulait pas manquer une seule.
MARiu. Et c'est là? aux eaux de Baden? Eh bien? mais, dis-moi donc cela, je veux tout savoir.
CÉCILE, souriant. Décidément, vous ne saurez rien aujourd'hui. Ce serait mal à moi de vous distraire. Soyez toute à votre prétendu, madame la mariée. Je veux que vous fassiez de la toilette.
MARIE. Nous avons le temps de songer à ma toilette ; c'est de toi que je veux m'occuper ; ce que tu viens de me dire... CÉCILE. Encore ime fois, non, maman ; je ne vous dirai rieu aujourd'hui!.. Et les cadeaux que vous n'avez pas encore vus!, tout cela pour vous occuper de moi I Oh ! je ne veux pas le souffrir. Je vais vous aider à vous parer.
MARIE. Ta gaîté me fait du bien. Je la regrettais depuis long-temps : elle eût manqué à un jour comme celui-ci !
CÉCILE. Et il n'y manquera rien!., oui, j'étais triste... et ma tristesse s'est dissipée comme par enchantement. C'est un bon présage.
UN DOMESTIQUE, entrant. Le notaire de madame la baronne est arrivé.
MARIE. Qu'il entre dans mon cabinet, où j'irai le retrouver. [Le domestique sort.) Adieu, ma Cécile ; dans peu d'instans , tu viendras me rejoindre.
CÉCILE. Oui ; à bientôt!
(Elles s'embrassent.) MARIE, en sortant par la gauche. Il faut que je sache ce grand secret.