SCENE III
Les Mêmes, M. DE MALSANNE.
PIERRE
Place!... place!...
Les paysans se retirent avec respect.
DE MALSANNE.
OÙ est le courrier ?
CHRISTOPHE
Voici , monsieur le comte.
Il lui donne la lettre et salue DE MALSANNE, lisant.
De Beaurepaire! que va-t-il m'apprendre?
( Il s'avance un peu à l'écart et lit. ) a Verdun, 4 •^r septembre 1792.» (Parlé.) C'est aujourd'hui. « Monsieur le représentant, nous sommes » trahis ; on me force de rendre Verdun au roi » de Prusse; mais je ne survivrai pas à mon » déshonneur. Quand vous recevrez cette lettre, » Verdun sera au pouvoir des Prussiens, et Beau- » repaire aura cessé de vivre. Beaurepaire, » gouverneur de Verdun. »
Silence, pendant lequel les paysans regardent avec inquiétude.
PIERRE, s' approchant.
Eh ben, not' maître?...
DE MALSANNE, ému.
Mes amis, un malheur!... un grand malheur !
PIERRE
Quoi donc ?
DE MALSANNE.
Verdun est pris I
PIERRE
Verdun!... et le commandant?...
DE MALSANNE.
Il s'est tué!
TOUS
Mort!
Oui, mort, plutôt que de céder aux traîtres qui ont livré la ville à l'ennemi!
TOUS
Ah! mon Dieu!
Consternation ^e'nérale.
LES PRUSSIENS EN LORRAINE
PIERRE
Mais, not' maître, d'ici à Verdun , il n'y a que six lieues!
CN PAVSAIV.
Mais c'est vrai ; les Prussiens vont venir ici !...
DE MALSAN>E.
Rassurez-vous, mes amis ; ce n'est pas vous que le danger menace; votre hameau, a un quart de lieue d'ici, est loin de la grande route... ni le village, ni celte habitation cachée au milieu de la forêt de l'Argonne, n'ont rien à craindre de l'invasion... n'y'ai-je pas, comme vous, ma femme et mon enfant?.., d'ailleurs une ville prise n'ouvre pas à l'ennemi le chemin de la France? Les Prussiens ne passeront pas les défilés de l'Argonne T Dumourlez, à la tête de son armée, les défend... Kellermann couvre notre droite et s'avance du côté de Valmy... et moi-même, ne suisje pas envoyé par l'assemblée pour organiser dans ce pays tous les moyens de défense?
PIERRE
Eh ben, not' maître, qu'est-ce qui faut faire?
DK MALSANNE.
Il faut marcher sur-le-champ à la lisière du bois, abattre les arbres, couper la route aux Prussiens; à la place d'une armée, leur opposer une population entière, au lieu de murailles, le rempart invincible d'une forêt abattue ; et le premier, le plus solide de tous, le courage des Français.
PIERRE
Mais nos femmes ?
DE MALSATVNg.
Vos femmes? qu'elles cachent vos épargnes et ce que vous avez de plus précieux dans les puits, dans les mares; qu'elles enfouissent dans la terre vos grains et vos provisions; si l'ennemi vient qu elles abandonnent vos chaumières et se retirent au fond des bois!... ma femme, et vous savez si je l'aime, les y suivra. Combattons l'étranger par la solitude et la disette!
TOUS
Oui, oui, chassons les Prussiens!
DE MALSA>NE.
Pour cela que vous faut-il ? Du courage I Tout Français en a... des bras ? nous n'en manquerons pas... des outils? je vais vous en distribuer moimême... Pierre, François, ouvrez la grange, et de la, à la forêt!
TOCS.
A la forêt! à la forêt!
Ils sortent tous avec la mère Séraphin qui disparaît un moment par la deuxième porte à gauche.
CONSTANCE DE MALSANNE, tenant son enfatiià la main, et sortant de l'habitation à droite puis MERE SÉRAPHIN *.
COKSTANCE.
Qu;ai-je entendu?... Verdun au pouvoir des Prussiens ! l'ennemi si prés de nous t
Mère Séraphin, Constance.
MÈRE SÉRAPHIN, revenant.
Quel brave homme! En v'Ià un grand seigneur qui n'est pas fier, qui aime le peuple!... {Apercevant Constance ) Ah! vous voilà, madame! Eh ben, vous savez?...
CONSTANCE
Oui, nourrice; j'ai tout entendu... et je veux que, dès demain, mon enfant parte pourChâlons, où est la mère de mon mari.
MÈRE SÉRAPHIN
Seul !... Pourquoi?
CONSTANCE
Moi, je veux rester au milieu devons, avec mon mari, avec toi, ma bonne nourrice; mais pour mon enfant, je dois éviter jusqu'à l'apparence du danger.
MÈRE SÉRAPHIN
Pourquoi vous en séparer? Il y aurait peutêtre un moyen de le garder prés de vous sans trembler pour ses jours... Vous savez, les ouvriers qui étaient ici la semaine dernière...
CONSTANCB.
MÈRE SÉRAPHIN
C'était moi qui les avais fait venir pour masquer une chambre secrète que j'ai fait disposer d'avance, à cette fin d'y cacher votre or, vos bijoux et tout ce qu'il y avait de plus précieux au château.
CONSTANCE
Eh bien, après?...
MÈRE SÉRAPHIN
Eh bien, dans cette chambre, il y a un lit, et votre enfant, on pourrait...
CONSTANCE
Mon enfant dans cette chambre!...
Elle réfléchit.
MÈRE SÉRAPHIN
Oh! elle est bien cachée, allez! et je défie qu'on la trouve ! moi seule et Antoine, nous en avons le secret.
CONSTANCE
Non; toute réfiexion faite, j'aime mieux qu'il parte dès demain matin; j'aime mieux me priver de lui; quand il ne sera plus ici, je serai plus tranquille. Mais qui le conduira à Chàlons?
MÈRE SÉRAPHIN
Oh! je sais quelqu'un, mol, à qui vous pourriez bien le confier en toute sûreté, parce que celui-là, son dévouement pour vous etvotrefamille, ça date de loin; chez lui c'est dans le sang,' voyez-vous !
CONSTANCE
Antoine, n'est-ce pas? mon frère de lait?
MÈRE SÉRAPHIN
Lui-même! et vous pourriez être sûre qu'il serait avec lui comme avec son père; car Antoine aime votre fils autant qu'il vous aime, vous et monsieur le comte, et ce n'est pas peu dire.
CONSTANCE
Oh! oui, Antoine est fidèle, Antoine est dé-
voué, et à lui, mais à lui seul, je puis confier mon fils!
MÈRE SÉRAPHIN
Oui; mais il n'est pas ici, il ne revient pas de Clermont, et ça commence...
Musique.
VOIX , OU dehors.
Le v'ià! le v'ià!
CONSTATSCE.
Quel est ce bruit'
MÈRE SÉRAPHIN, qui cit remontée.
C'est lui! mon Antoine!...