‹ Magasin théâtralChapitre 1183 sur 1711 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Les Mêmes, ANTOINE, eninwt par le fond avec les paysans, et puis ensuite DE MALSANNE*.

Le v'ià, mère Séraphin, le v'iàt

ANTOINE

Oui, c'est moi, les amis; c'est moi 1

MÈRE SÉRAPHIN

Mon fils! mon Antoine!

Elle se jette dans ses bras.

ANTOINB.

ï\Ia boûne mère !

MÈRE SÉBAPHIN.

Mon pauvre garçon !

ANTOINE, pressant la main à tout le monde, «* surtout à M^^ de Malsanne.

Not' sœur! not'sœur ! mes amis! [A M. de Maltanne qui entre ) Ah ! monsieur le comte!... not' maltrel... ah! que ça fait de bien! que je suis heureux!

DE MALSANNE.

Eh bien ! qu'est-ce que tu as donc, Antoine 7... tu as l'air fou !

ANTOINE

Ma foi, écoutez donc, monsieur le comte, on le serait à moins... j'ai ben cru ne jamais vous revoir!

DE MALSANNE.

Pourquoi donc ?

ANTOINE

C'est que j'ai vu les Prussiens , et d'un peu près...

Tu as donc été à Verdun ?

ANTOINE

Non pas ! ils sont ben venus me trouver aux Islettes.

TOCS.

Aux Islettes !

CONSTANCE, à part.

Déjà!

ANTOINE

Ah çà, mais vous ne savez donc rien, vous autres?... vous n'avez donc pas entendu à c' matin le bruit de la fusillade?

TOCS.

Non, non.

• Christophe, Mère Se'raphin , Antoine, ie Malsanne, Constance , Pierre.

ANTOINE

Ah ben ! pour lors, j'en ai de belles h vous raconter!

DE MALSANNE.

Parle, mon garçon, parle!

ANTOINE

Pour lors, imaginez-vous que je m'en revenais ben tranquille de Clermont, oîi j'avais laissé not' farine... v'ià qu'avant d'entrer aux Islettes, je veux entrer au cabaret, un petit bouchon qui est là... l'histoire de rigoler un moment avec des ami.<î que j'avais aperçus, et de boire un coup... (S'interrompant.) Tiens, ça me fait penser que je n'ai pas bu... {La mère Séraphin fait tin mouvement.) Non, plus tard, ma mère, plus tard... soyez donc tranquille, il ne perdra rien pour attendre. V'ià qu'au moment d'entrer, je me retourne, et je vois venir de loin comme un gros nuage de poussière. J' dis aux autres : Regardez donc là-bas, v'ià 1« vent qui se lève. — Le vent, dit Pierrot, ça n' fait pas c' bruit-là! Pendant ce temps-là, le nuage approchait toujours. V là quand il n'est plus qu'à une portée de fusil. Pierrot, qu'a une fière vue, nous dit: C'est des cavaliers qui accourent à toute bride 1 C'étaient les Prussiens !

TOUS

Les Prussiens!...

ANTOINE

Dans ce moment-là, je pense à vous, à nol' , sœur, à ma mère !

MÈRE SÉRAPHtn.

T'as pensé à moi, mon mignon, viens que je te baise pour la peine.

Elle l'embrass».

ANTOINE, froidement.

Merci, ma mère! — Alors, je ne fais ni une. ni deux... je retourne ma charrette... nous dételons les chevaux... un coup d'épaule , et patatras

la v'ià par terre... juste en travers le chemin

et puis passe à présent. Prussien !

TODS.

Bravo ! bravo !

Alors, on court... on se rassemble... on s'arme comme on peut., des faux , des fourches... de» fusils tout rouilles... de bons fusils!... y avait là quelques lurons... des tireurs à l'affût... Pierrot, d'abord, Jean-François et puis moi, qui ne suis pas trop manchot... et quand les Prussiens arrivent en criant: Hourra! pa ta pan! pan! pan! pan!... nous les saluons! faut être polis!

TOUS

Bravo, Antoine ! bravo !

ANTOINE

Oui ; mais nous ne défendions qu'une rue ! et le Brunswick qui voit ça... c'étaient des Brunswick que nous travaillions... nous tourne d'un autre côté, et bientôt les v'ià au galop dans le village, entrant, pillant, massacrant partout dans toutes les maisons! (D'une voix tombrt.) Oh! alors,

LES PRUSSIENS EN LORRAINE

d'une fenêtre où nous nous étions réfugiés avec Pierrot, j'ai vu quelque chose d'affreux et que je n'oublierai de ma vie !

TOUS, avec vnérét.

Quoi donc? quoi donc?

ANTOINE

Vous savez ben , René ? la première maison là, à gauche .. en entrant dans le village, près du puits...

TOUS

René le vigneron ?

Lui-même, il était absent, et il n'y avait chez lui que sa mère... une femme d'âge, malade, et ses deux enfans. Un hussard noir, descendu de cheval, était entré dans sa maison... il n'avait trouvé rien à piller, faut croire, qu'une courtepointe, qui enveloppait la pauvre infirme; en voyant saisir la couverture de sa grand'mère, la petite-fille à René crie à son frère : Frère, empêche-le!... empêche-le!... Alors le petit René, qui a ben l'âge de votre fils {il montre l'enfant (/eiH'"e de iW"a/5rtH«e), se cramponne à l'autre bout de la courte-pointe de toutes ses forces, et se laisse traîner ainsi par le hussard qui remonte sur son cheval attaché par la bride à la manivelle du puits. Au moment de partir, le Prussien tire à lui, le petit ne veut pas lâcher, et s'élève ainsi jusqu'à la margelle... mais là, le brigand lui donne une secousse.

CONSTANCE , jetant un cri.

Ah!...

DE MALSANNE.

Et puis?...

ANTOINE

Et puis, je n'ai plus rien vu; car j'ai fermé les yeux... et nous n'avons entendu qu'un cri I

TOUS , avec horreur.

Oh!

CONSTANCE, à part.

Les monstres I

File serre sou fils dans ses liras.

Mais sa mort fut bientôt vengée, allez!... de tous côtés, les paysans, les verriers des environs étaient accourus au bruit de la fusillade; en un instant, les maraudeurs prussiens sont balayés, chassés du village, à l'exception d'une vingtaine qui se sont réfugiés dans l'église et qui s'y sont renfermés; mais on les a cernés, ils ne peuvent plus sortir, et malheur à eux quand on pourra les prendre, car René est à la tête des assiégeans, et il a juré qu'il n'en réchapperait pas un seul.

DE MALSANNE.

Massacrer des prisonniers, Antoine!... mais c'est une atrocité, une infamie! ce serait imiter la barbarie de rétrangerl... Non, non; à lui les horreurs de la guerre ! à lui la honte des massacres et des froides cruautés !

ANTOINE

C'est ce que je leur ai dit aussi; mais ils étaient

comme des enragés... ils ne voulaient rien en tendre.

DE MALSANNE.

Ils m'entendront, moi!

ANTOINE

Commentl not' maître...

CONSTANCE

Quoi, mon ami, tu voudrais...

DE MALSANNE.

Aller aux Islettes sur-le-champ... Pierre, vile mon cheval ; tu selleras le tien aussi ; Antoine est fatigué, c'est toi qui m'accompagneras.

Oui, not' maître.

Jl sort après avoir pris les liarnois du polcau. ANTOINE.

Mais à présent il est bon tard, not* maître.

DE MALSANNE.

Il n'est jamais trop tard pour aller sauver des malheureux, et épargner un crime à des Français... {Aux patjsans.) Mes amis, j'espère à mon retour vous rapporter d'excellentes nouvelles... vous le voyez, l'ennemi a été repoussé ; pour ce soir, vous pouvez aller vous reposer tranquilles... mais demain, de grand matin, à la forêt; d'ici-là, si un malheur arrivait à l'un de vous, qu'il accoure ici, et vite au tocsin ! ... K'oubliez pas que le rendez-vous est chez moi. Antoine, avant qu'ils partent, fais rafraîchir ces braves gens.

LES PAYSANS

Vive not' maître!... vive M. de Malsanne !

Tous les paysans sortent avec Antoine et la mère Séraphin. Constance va s'asseoir sur tia banc devant l'escalier.

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