SCENE V
LE COLONEL SIRMET, puis SÉRAPHIN.
LE COLONEL, allant s'asseoir.
Le voilà encore qui va recommencer, comme à la première campagne de Prusse! mais je ne le souffrirai pas. Me forcer à le punir, lui, mon ami 1 lui qui m'a servi de père!... Non, je ne puis m'y résoudre... Cette position est intolérable, et je dois la faire cesser. {Séraphin entre en fermant la porte brusquement.) Est-ce que tu ne pourrais pas fermer cette porte plus doucement?
SÉRAPHIN, grondant.
Faites mettre du coton aux serrures.
LE COLONEL, Se levant.
F.t puis, il y n une Française, une aveugle logée là, près de nous; quand tu passes dans cette galerie, tu pourrais faire moins de bruit avec tes grosses bottes. .
SERAPHIN.
Écrivez au gouvernement de ne pas mettre de clous.
LE COLONEL
Il paraît que tu n'es pas content, ce soir?...
SÉRAPUIN.
C'est ça que vous m'avez joliment arrangé toutà-l'heure, à l'inspectionl
LE COLONEL
Je t'avais prévenu; pourquoi m'as-tu désobéi?
Que que j'ai fait î
LE COLONEL
Regarde ton pantalon... les plumes y sont encore.
SÉRAPHIN, après avoir regardé son pantalon. Je pouvais pas les manger avec.
LE COLONEL
Tu pouvais ne pas les voler.
SÉRAPHIN
Deux misérables canards! v'ià-t-y pas! et encore qu'étaient durs comme tout... ils n'ont pas tant crié que vous, ceux-là !... Excusez! ça commence joliment! ça va-t-êlre une campagne bien amusante, si on ne peut pas seulement se permettre le canard !
LE COLONEL
C'est justement pour ça que je t'ai fait appeler. Je ne veux pas que ce soit comme en 1806, où nous étions toujours en querelle, où tu m'as forcé de te punir... Pour rien au monde je ne voudrais recommencer une pareille campagne... Celle-ci vient de s'ouvrir, et avant d'aller plus loin, j'ai voulu avoir avec toi une première et dernière explication.
SÉRAPHIN
Je ne m'y oppose pas.
LE COLONEL, s'asseijant.
Écoute-moi donc: tu es porté pour la croix...
SÉRAPHIN, vivement.
LE COLONEL
Oui, à cause de ta belle conduite de ce matin, je t'ai recommandé à l'empereur.
SÉRAPHIN
A moi le cordon 1 à moi le petit brimborioa ! à moi!... Oh! merci, mon colonel, merci!
LE COLONEL
Ne te presse pas tant... tu es porté, c'est vrai; mais, comme un homme qui a encouru une punition ne peut être décoré, il faut que je t'efface. SÉRAPHIN, interdi;.
Ah!
LE COLONEL, se loumaut vers lui.
Voilà pourtant à quoi lu me réduis! La croix qui manque à ta poitrine depuis si long-temps, la croix, toute ta fortune au monde, toutl'avcîiir que tu peux espérer, tu me forces de te l'enlever, tu me IVirrcs <i'ctrc dur r! siivôro ;nTC toi! [Avtc un reproche d'attendrissement.) Mais ça fest bien égal... est-ce que tu as jamais craint de me faire de la peine?
sÉiiAPiim.
Moi! moi! vous faire de la peine! moi, qui me jetterais dans le feu pour vous!... Ah! c'est mal, ce que vous me dites là... et vous savez bien que je suis plus sensible à un reproche de vous qu'à vingt-cinq coups de baïonnette!
Prouvc-moi-le donc ; cette punition, je puis encore te la remettre, et alors...
SÉRAPHIN
Oui, oui, je comprends... alors rien ne s'opposerait plus à... au petit brimborion...
LE COLONEL, OVeC bOUté.
Eh bien! je te la remets.
SÉRAPHIN
Vrai! mon colonel?
LE COLONEL
Mais à une condition.
SÉRAPHIN
Laquelle? laquelle? Vous faut-il mon sang, ma vleî
LE COLONEL
Moins que ça ; il ne me faut que ta parole : mais ta parole...
SÉRAPHIN
Je n'y ai jamais manqué.
LE COLONEL
Je le sais, et si tu me la donnes, tu la tiendras. C'est toujours en Prusse que j'ai eu des reproches à te faire, et jamais ailleurs. Je ne sais pourquoi; car en Espagne, en Italie, en Allemagne, je t'ai toujours connu bon, généreux, désintéressé après la victoire!... et ici, toujours impitoyable, toujours pillard! des actes d'un pillage honteux, déshonorant! des actes d'inhumanité même... comme ce matin, avec ce vieux domestique qui te reprochait ton vol... eh bien, je ne veux plus rien de semblable, et pour l'avenir, je te demande d'engager ici ta parole... SÉRAPHIN, vivement.
Je refuse.
LE COLONEL
Comment?
SÉRAPHIN
Ça ne se peut pas.
LE COLONEL
Et ta promesse!...
SÉRAPHIN
Je ne veux pas la faire...
LE COLONEL
Et ta croix?
SÉRAPHIN
J'y renonce.
LE COLONEL
Mais, malheureux, vois donc...
SÉRAPHIN
C'est tout vu; je ne la ferai pas.
LE COLONEL
Mais tu es donc foui...
srn.APniN.
Tenez, mon colonel, Olez-moi ma croix, dégradcz-moi, fusiilcz-moi, tuez-moi!... je vous dirai toujours t Je r.e peux pas vous promettre ça?
LE COLONEL
Mais pourquoi, tête de fer?... pourquoi? SÉRAPHIN, s'animant.
Pourquoi?... Je vous l'ai dit cent fois, pourquoi! parce que les Prussiens ont commis des atrocités en Lorraine, et que j'en commettrai en Prusse!... moi!... parce qu'ils m'ont fait du mal, et que je veux leur en faire, moi!... parce qu'ils m'ont tué ma mère, et qu'il faut que je les tue, moi!... voilà pourquoi.
LE COLONEL
Mais à la queue de toutes les armées il y a des brigands !... et tu ne peux pas rendre une nation responsable du crime isolé de quelques individus.
SÉRAPHIN, froidement.
Ça se peut... mais il faut que je tue des Prussiens! {Avec rage.) J'en tuerai tant, voyez-vous, que je blanchirai la terre de leurs os !...(jP)'e«9Mc à part. ) Pauvre mère !... il n'y a pas de jour que je ne dise un Pater et que je ne descende un Prussien, à son intention... ça lui fait du bien, ça... (à mi-voix) et à la vôtre aussi...
LE COLONEL, Vivement,
La mienne, dis-tu?
SÉRAPHIN, à part.
J'ai parlé.
Tu l'as donc connue, ma mère!
SÉRAPHIN , avec indijférence.
Qu'est-ce qui a dit celaî
LE COLONEL
Toi, dans l'instant.
SÉRAPHIN
Moi!... non, vous avez mal entendu.
LE COLONEL
Tu l'as dit.
SÉRAPHIN , avec insouciance.
Alors, mettez que je me suis trompé... c'est de a mienne que je voulais parler.
LE COLONEL
Mais...
SÉRAPHIN
Je vous l'ai déjà dit, mon colonel, votre père était seul... lorsque, en mourant, il vous contia à mes soins... j'ai accompli religieusement sa dernière volonté... je vous ai élevé, et voilà tout. LE COLONEL, attendri et la inain sur son épaule.
C'est vrai... c'est toi qui m'as élevé, mon vieux camarade, toi qui m'as servi de père, et c'est parce que je t'aime, vois-tu... parce que je t'aime, comme le fils le plus tendre, le plus dévoué... que je veux... que j'exige de toi, aujourd'hui... la promesse, la promesse formelle...
Jamais !
Silence.
LE COLONEL
C'est ton dernier mot?...
SÉRAPHIN
Oui, colonel.
LES PRUSSIENS EN LORRAINE
LE COLONEL
Eh bien! alors, il faut nous séparer?
SÉRAPHIN, consterne.
Nous séparer I
LE COLONEL, Vivement.
Aujourd'hui même... et c'est toi qui l'auras voulu, j'ai un de mes amis qui commande un régiment en Allemagne... je vais demander ton changement, je te recommanderai à lui... là, tu feras ce que tu voudras... et si tu te conduis mal, si tu te fais punir... du moins, ce ne sera pas moi, je ne le saurai pas... et à la fin de la campagne, nous nous reverrons.
SÉRAPHIN, interdit.
A la fin de la campagne!... Et pendant tout ce temps-là nous serons séparés!,., et pendant tout ce temps-là, je resterai loin de vous!... loin de vous que j'ai élevé ; de vous, que je n'ai pas plus quitté qu'une mère ne quitte son enfant... de vous... {Ici les sanglots lui coupent la voix; avec force. ) Est-ce que c'est possible, ça !
C'est possible, car cela sera; il le faut; il le faut absolument, pour moi, pour toi, pour tous deux. Il le faut, pour faire cesser cette lutte de tous les instans, qui me pèse, qui me fatigue... et que tu prolonges par ton inconcevable opiniâtreté .. tu ne veux pas m'obéir; moi, comme ton colonel, je suis coupable, en ne te punissant pas, et quand je te punis, c'est moi que je frappe, c'est moi qui souffre!... c'est moi qui suis malheureux! et je ne veux pas l'être plus longtemps... demain, tu partiras.
SÉRAPHIN , stupéfait.
Demain!...
LE COLONEL
Je te donne jusque là pour réfléchir.
SÉRAPHIN , suppliant.
Mon colonel!...
LE COLONEL
Voilà ce que j'avais à te dire... à présent, laisse-moi.
11 se promène.
SÉRAPHIN
Nous séparer!... mon Dieu!.. . {A part et pleuvant. ) Je ne puis pourtant pas lui dire. .. oh 1 oh ! mon Dieu I c'est affreux.
11 sort. Le Coluutl fait un pas vers lui et s'.irrélc en essuyant une larme.
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LE COLONEL, vivement.
Cette séparation... elle me brise le cœur... mais elle est devenue nécessaire... tout-à-l'heure, quand je l'ai vu partir, en pleurant, lui, vieux soldat qui n'a jamais sourcillé... j'ai été sur le point de le rappeler... de courir après lui, de me jeter dans ses bras... et demain, il eût fallu recommencer! non, non!... j'ai bien fait, et pour cette campagne, il vaut mieux me séparer de lui!.,, mon seul ami!., de lui qui seul a connu
ma famille ! mon père !. . . ma mère, peut-être !.. car '1 a heau dire, il l'a connue, et il me le cache ! ma mère I... Oh! maisjene la connaîtrai donc jamais i {Avec désespoir.) Jamais!... (Il s'assied. Musique.) Et pourtant, quand je cherche dans mes souve nirs d'enfant, il me semble que je vois encore" une femme jeune, belle... en robe blanche, qui me tenait dans ses bras... je la vois là, devant mes yeux! (// s'endort. ) Ma mère! ma mère!... {Se réveillaut en sursant.) Quel est ce bruit T.. , il me semblait avoir entendu... comme le frottement sourd et mystérieux... d'une main... {Il écoute. ) Rien... je me suis trompé. ( Il ferme les yeux et les rouvre de tiouveau.) Mais non... le bruit recommence... il continue... {lise lève.)'De ce côté. {Il se dirige vers la porte.) C'est làî... on cherche à pénétrer ici... (.// ouvre la porte brusquement.) O ciel! l'aveugle!...
Madame Marguerite paraît.
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