SCENE XIII
GANACHINI, BOURIQUET.
GANACHINI.
Ma foi, je suis déjà éreinté ; moi, qui n'ai pas l'habitude de la chasse, l'exercice m'a donné un appétit et une soif d'enfer!... Heureusement je pense à tout; j'ailà-dedans deux bonnes bouteilles de Chypre et une excellente volaille froide.
BODRIQBET.
Eh ben ! moi aussi j'ai unefaim soignée ; je vous tiendrai joliment compagnie, allez 1
GANACHINI.
Qu'est-ce que c'est?... Comment, maroufle, tu crois que tu vas dîner avec ton prince, qui ne t'a pas invité?
BOURIQDET.
Dame, j'ai cru que vous alliez m'inviter.
GANACHINI.
Ce seraitjoli!...EtIe décorum?... Allons, étale mes provisions sous ce feuillage, je serai fort bien là.
BOURIQUET, à part, en prenant le panier.
S'il pouvait s'étrangler à la seconde bouchée!
GANACHINI.
Je suis cependant fâché de n'avoir pas eu l'occasion de tirer ma poudre aux moineaux... Ah^ si j'avais pu tuer ce damné colibri! {On entend le gazouillement d' un ois eau ; Ganachini, quise disposait à s'asseoir, s'arrête.)'£iens,\\est là, jelevois, c'est un colibri.
On aperçoit un petit oiseau sur le bosquet. BOURIQUET.
C'est, ma foi, vrai, et il ne bouge pas.
GANACHINI.
Il est posé, je puis le tuer presque à bout portant; voilà le cas de montrer mon adresse. ( Il prend son fusil.) Mon fusil est chargé, s'il m'échappe il sera bien malin.
BOURIQUET.
Yisez-le au bec, ça rabattra son caquet.
GANACHINI.
Je le vois au bout de mon fusil. .. tirons !
Ganachini tient l'oiseau en joue ; au moment où il va tirer, son fusil se change en une grande seringue d'où sort un jet d'eau qui arrose Bouriquet , et l'oiseau disparaît.
BOURIQUET.
Eh ben ! c'est agréable. . . Avec quoi diable aviezvous donc chargé votre fusil?... c'est un ustensile de ménage ça.
GANACHINI.
Je suis pourtant certain que c'était un fusil avant ce qui vient d'arriver.
BOURIQUET.
Avant, oui... mais postérieurement... LA FÉE COLOMBE, paraissant an fond du bosquet.
C'est pour t'apprendre à vouloir tuer mon protégé; tu resteras dans cette position jusqu'à ce que Feuilleté soit en sûreté, et pour apaiser ta faim et ta soif, il faudra qu'un autre veuille bien manger et boire pour toi.
Elle le touche de sa haguelte, Ganachini reste dans la même position et immobile.
GANACHINI.
Ah! mon Dieu ! je m'engourdis partout I
LA COLOMBE
Tu resteras ainsi tant que je ne t'aurai pas envoyé le messager qui doit appliquerle remède sur le mal.
Elle disparaît dans le feuillage.
GANACHINI.
Ah! mon Dieu I que vais-je devenir?... être pris comme une gelée au rhum!... ne pouvoir bouger quand je me meurs de faim!...
BOURIQUET.
Tiens, et moi aussi j'ai faim 1 (regardant le déjeuner) la différence, c'est que, si vous vouliez, je remuerais joliment de la mâchoire.
GANACHINI, vivement.
Je te le défends, entends-tu bien?... je te le défends.
BOURIQUET.
Suffit, majesté, on se serrera le ventre.
GANACHINI, à part.
Et cependant, je meurs de besoin... et je m'en souviens, la fée a dit que je pourrais faire manger quelqu'un pour moi ; je ne me figure pas que ça puisse produire le même effet... pourtant si ça devait me restaurer...
BOURIQUET, à part.
Si je me sauvais avec le déjeuner, il ne pourrait pas courir après moi.
GANACHINI.
Bouriquet, tu as donc bien faim?
BOURIQUET.
Moi?... non, pas trop. {A part.) Faut pas avoir l'air, il se défierait de moi.
GANACHINI.
Comment! tu n'as pas faim?... il ne me manquait plus que ça!... Mon petit Eouriquet, je t'en prie, force-toi un peu, rnauge mon dcjcuner.
BOURIQUET
Que je mange?... mais vous me l'avez défendu!
GANACHINI.
J'ai eu tort... Fais-moi ce plaisir-là, mon garçon, mange-le pour moi.
MAGASIIN THEATRAL.
BO0RIQOET.
Pour VOUS T
Ça me fera du bien, la fée l'a dit.
BODRIQCET.
Oh! si ça peut vous obliger, je suis à vos ordres. {Mordant dans une aile de volaille.) C'est pour vous ; trouvez-vous ça bon ?
GANACHINI.
Très-bon ; j'en voudrais encore.
BOCRlQUET, mangeant.
Tenez, encore pour vous.
GANACHINI.
Je me sens un peu mieux, mais j'ai bien soif.
BOORIQ0ET.
Vous avez soif?... Que neparliez-vous I je bois pour vous, (f/ftoù.) Comment trouvez-vous ce vinlà ? il est chaud sur l'estomac, hein ?
GANACHINI.
C'est un velours sur ma poitrine.
BOUKIQDET, buvant à même la bouteille.
Pour moi a présent... pour vous... pourmoi... pour vous...
GANACHINI.
Merci, merci, ça commence à bien faire.
BOCRIQCET.
Déjà!... Oh! vous accepterez bien encore quelque chose ?
Non, vrai, sans cérémonie!., je sens que j'en ai assez.
BOCRIQUET.
A.llons donc!... faites comme chez vous... Encore une bouteille.
Il prend une uoiivelle !)Ouleille et boit à même. GANACHINI.
Mais quand je te dis assez I... tu vas me rendre malade... j'étouffe, arrête donc, bourreau I
Tout en parlant ainsi, Ganacbiui a commence' à gonQer d'une manière prodigieuse, sans cependant changer de position ; son ventre est comme un tonneau.
BOCRIQUET.
Ah 1 mon Dieu! qu'est-ce que je vois là?... mon maître va éclater... Au secours! au secours!
Il se sauve en criant.
GANACHINI.
Ehbien 1 il se sauve, il me laisse seul avec mon ventre!... Et je ne puis aller chercher un médecin!
\v \ WV VVWW WVVW W\ WiVW