SCÈNE IV
Joseph MARTIN, seul.
Je me reproche d'avoir abusé mon confrère en librairie; je lui ai dit que je n'ouvrais ma caisse que trois fois par semaine ; la vérité est que je l'ouvre beaucoup pi us rarement.. .Décidément, je végète ici-bas. Pourvu de deux établissements qui ne prennent pas de développement, et de trois filles qui en prennent trop, nous ne vivons que d'espérances; et chaque matin mes trois Grâces se disent vainement : « Ma sœur, ne vois-tu rien venir? » les maris n'arrivent pas! Ah! pourquoi me suis-jefâché avec M. Birotteau, ce digne maître de pension chez qui je donnais des leçons de danse à Guéret,..Mais l'ambition , cette passion des {jrandes âmes , m'avait gagné; j'étais fatigué de battre des entrechats dans une chétive petite ville... j'avais de l'ardeur, du courage , du jarret, et je sentais le besoin de m'élever davantage. Un beau jour donc, j'envoyai promener M. Birotteau et je vins à Paris... Eh bien ! j'eus tort, très grand tort! ce M. Birotteau était un homme que j'aurais dû ménager... père de dix garçons! quelle pépinière de maris! Quoique dans l'aisance, trois de ces jeunes nourrissons des Muses auraient pu être séduits par les charmes et vertus dont la nature et moi avons doté mes filles!...
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Joseph MARTIN, JEANNETTE.
JEANNETTE, accourant.
Monsieur, une lettre et des paniers qu'un homme vient d'apporter.
J. MARTIN
De quelle part?
.lEANNETTE.
Je ne sais pas... le porteur a dit comme ça qu'il allait revenir avec trois objets qui accompagnent les deux paniers.
1. MARTIN
Ouvre toujours les paniers, tandis que j'en ferai autant à l'égard de la lettre.
JEANNETTE
Oui , monsieur.
(Elle défait les paniers.) J. MARTIN, regardant la signature.
Est-il possible? On a bien raison de dire que quand on parle du loup, on en voit... quelque chose!... Une lettre de M. Birotteau! qu'est-ce qu'il peut me vouloir?Lisonsvite. (Il lit.) «Mon « cher Martin, bien que tous les torts soient de « votre côté évidemment, ne parlons plus de " la légère discussion élevée entre nous;je l'ou" •' blie entièrement ; pour vous le prouver clai- « rement, je vous prie d'accepter quelques pro- « ductions de nos départements. » Ce M. Birotteau écrit admirablement! c'est peint. « quel- « ques productions de nos départements qui « vous seront remises incessamment par...
JEANNETTE, qui a déballé.
Un dindon truffé.
J. MARTIN
Hein?
JEANNETTE
Et puis un pâté.
J. MARTIN, lisant.
« Vous seront remises incessamment par « trois de mes fils que je vous adresse. » Ses fils!... « J'ai pensé que mis par vous au courant u de votre commerce, ils pourraient s'associer « avec vous utilement, ou se rendre par suite « acquéreurs de votre établissement. Veuillez Il donc, ces chers fils, les accueillir favorable- « ment; je vous dirai comme Horace : O et " prœsidium et dulce decus. » Connais pas. «Et « comptez dans tout événement sur le sincère Il attachement et l'entier dévouement de celui Il qui sera éternellement, etc., etc. » JEANNETTE, riant.
Ah! ah! ah! il écrit drôlement.
J. MARTIN
Mais j'y pense. Jeannette, ces trois objets que le porteur est allé chercher, ce sont les trois jeunes gens.
JEANNETTE
Ça se pouirait bien.
J. MARTIN
Ils auront faim, je n'en doute pas... car il n'y a rien comme les voyages pour nourrir l'esprit et creuser l'estomac... Je ne puis me dispenser de les inviter à diner. Occupe- toi du dîner, Jeannette... qu'est-ce que tu nous donneras?
JEANNETTE
Pardine! puisque v'ià une dinde.
i. MARTIN.
C'est la manne qui me tombe du ciel.
JEANNETTE
Comment qu'il faudra la faire cuire?
J. MARTIN
A la broche , Jeannette, à la broche : va i y mettre tout de suite, et ne t'endors pas sur
LA CACHUCHA
JEANNETTE
Soyez tranquille... je m'en vais vous soigner
ça....
(Elle tort en emportant les paniers.)
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