POIROT, NICODÈME
Poirot arrivant à la nage , il porte un sac de nuit 3ur le dos.
POIROT
Ah! enfin me voilà à terre! J'étais sûr qu'à force de nager, si je ne me noyais pas, j'arriverais quelque part... je n'en puis plus; je crois que jamais, dans aucun pays du monde, on n'a pas vu un bonnetier plus éreinté.
NICODÈME, à part.
Je ne me trompe pas! c'est ce vieux coquin de père Poirot... je voudrais m'en aller.
POIROT
Quelle aventure. Seigneur Dieu !... mon bâtiment fait naufrage et je suis obligé de nager pour trouver un endroit... Tout a péri, ma montre, mes bottes, et huit cents bonnets de coton, que j'avais emmenés pour mon usage; tout a été englouti, excepté une soixantaine de bonnets que j'ai dans ce sac de nuit; j'ai tout perdu ; quand cette chaus-
sure-là sera usée, j'irai comme un va-nu-pieds ; et on me mettrait le pistolet sur la gorge, que je ne pourrais pas dire l'heure qu'il est ; je vis comme une brute, et je n'ai pas un grain de tabac... j'avais du bon tabac dans ma tabatière, j'avais du bon tabac, il ne m'en reste pas; j'en avais du bon et du râpé, je n'en ai plus pour mon pauvre nez. Quelle situation pour un père qui court après son fils! Quand j'arrive dans quoique pays, on me dit : Oui, nous l'avons vu; mais il est reparti. C'est une position , ça ? et on me dira que le sort n'agit pas avec moi de la manière la plus dégoûtante!
Air : Un /Migc aimait lu jeune yld'cle. Rien n'est afl'reux comm' le mal que j'endure. Après avoir fait tant de chemin ; Quand je crois l'nir ma progéniture, Comme une anguill' ell' me gliss' dans la main. Lorsque j'écliappe aux fureurs de la vague. Destin cruel! cess'ras-tu d'nous frapper ? Je nous compare à deux ch'vaux du jeu d' ba^ue Qui cour'ent toujours sans pouvoir s'attraper. Il s'assied au jùed d'un arbre. Des singes paraissent sur tous les arbres et le regardent avec curiosité.
Je suis rendu! jepuisdirc que je suis plus fatigué que quatre bonnetiers réunis, et pas un grain de tabac! Je ne sais pas si c'est l'effet du ventre creux dont je jouis pour le moment, il me passe par la tête une foule d'idées saugrenues et fort tristes. Je m'imagine que je vois M™« Poirot qui me reproche mon absence. Pauvre chère femme, pourquoi ne l'ai-je pas emmenée avec moi!... Le vaisseau a coulé à fond, c'est vrai, elle se serait peut-être noyée, c'est encore possible ; mais au moins, je saurais où elle est, tandis que je suis dans la plus mortelle inquiétude... et pas un gram de tabac! C'est pourtant ce petit monstre de Kicodème qui a entraîné mon pauvre Uijou dans toutes ces escapades.
MCODÈME.
Il parle de moi! s'il n'était plus en colère, je lui diraisdeux mots; voilà un homme qui pourrait joliment me décrocher !
POIROT
Si jamais je te rattrape, quel plaisir j'aurai à te casser sur le dos diverses badines d'une forte dimension... Oh!
NICODÈME
Ne lui disons rien , alors.
POIROT
Où suis-je ici?Aurais-je le malheur d'être dans une île déserte comme défunt Robinson? je n'ai pas encore vula queue d'un habitant ; voilà lanuit qui tombe, je présume qu'il doit être six heures et quelques minutes à la paroisse Saint-Jacques-dc- TEôpital; mais, dans ce misérable pays, je n'ai pas la plus faible idée de l'heure qu'il est ; ma position est bien méprisable, et j'ai une envie de dormir à quarante sous par tête.
NICODÈME
Dors donc, aboniinablc cancre, et ne te réveille jamais; c'est ce que je te souhaite du plus profond de mon cœur.
NOUVEAU REPERTOIRE DRAMATIQUE
POIROT
Malgré les grands cliagrins qui me rongent, je ne vois pas pouri[uoi je ne nie coifl'crais pas de nuit. {Il ouvre son sac de nuit et en lire un bonnet de colon.) Je ne vois pas pourquoi je ne me mettrais pas sur la tcte un de mes articles. ( Il ejcamine le fton/jei.) Quelle marchandise! comme c'est établi!... et dire qu'il y en a huitcents comme ça au fond delà mer, qui sait? peut-être dévorés à l'heure qu'il est ! ( // soupire. ) Ah! que je suis fâché de n'avoir pas emmené M"" Poirot! C'est égal, couchons-nous et tâchons de dormir; quand Je ne ronflerais que pendant quarante-huitheures, c'est toujours ça
AlK : Donnez donc, nies chères amours.
Quand on n'a pas un grain d'tabac, Quand on n'a rien dans reslomac, Quand la terr' vous sert de baniac, On dit qu'une bonn' conscience C'est l'oreiller par excellence.
ENSEMBLE
Dors donc, mallicureux bonnetier.
Car tu n'as qu'ça pour oreiller.
NICODÈME, ù part.
Dors donc, salanc bonnetier,
Et que r diabl' te serv' d'oreiller.
// s'endort. Satanor, (jui agiietté le moment., jette un cri auquel répondent tous les autres singes ; il descend rapidement de son arbre à l'aide d'une liane ; ses sing-es gambadent près de Poirot , tandis c/ue d'autres se balancent sur une grande liane tjui traverse tout le fond du théâtre. Nicodème tremble de toutes ses forces.
POIROT, rêvant.
Ma femme, mon fils! je me retrouve au milieu de ma famille.
NICODÈME
Je ne sais pas si c'est de froid ou de peur, mais je tremble comme un fiévreux; quelle position pour un monarque qui est attaché à son pays par le dos. Où ce damné de Domingue a-t-il été récolter tant de singes que ça? Il en avait donc une cloyère à ses ordres... s'ils sont anthropophages et qu'ils m'aperçoivent, je suis propre, ils m'avaleront comme une huître! [Les singes font un mouvement de son côté; il baisse rapidement la visière de son casque el reste immobile. Satanor s' est fait apporter un tronçon d'arbre; deux singes soutiennent doucement la tête de Poirot, et substituent le tronçon d'arbre au sac de nuit qui lui servait d'oreiller.) Il paraît que cet ignoble père Poirot a toujours la faiblesse des bonnets de coton !
Une fois coiffes, les singes remontent sur les arbres ; l'un d'eux cueille une noix de coco el la jette sur Poirot qui
s'éveille.
POIROT
Holà! Ah! mon Dieu! je suis volé! A la garde! à la garde! [Il court comme un homme qui aperdu
la tète.) Où est-il?... où est-il? mou "voleur?
{Il aperçoit les singes sur les arbres.) Grand Dieu! c'est une bande de malfaiteurs, les voilà perchés. Mes amis , écoutez-moi : ce que vous venez de me
prendre, à quoi ça peut-il vous servir? Ils sont de mauvaise qualité, ça ne vous fera ])as d'usage, tenez, regardez! (// ô le son bonnet et essaye de le déchirer, pour montrer aux singes combien le lissu en est faible; tous les singes l'imitent.) Mais je ne me trompe pas, ce sont des singes, de méprisables jokos, le rebut de la nature humaine... c'est fait pour moi! {Il jette son bonnet par terre avec dépit, chacun des singes en fait autant; Poirot etichantê veut ramasser ses bonnets ; mais à peine en a-t-il ressaisi un, que tous les singes l'imitent encore, descendant des arbres et reprenant les bonnets. Combat entre Poirot et les singes qui finissent par s'enfuir après avoir pris même le bonnet de Poirot.) Il paraît, décidément, que la nature m'a jeté sur une île habitée par des singes. Me voilà bien! on n'agit pas comme ça envers un bonnetier qui cherche son fils, la nature est une drôlesse. {Apercevant Nicodème.) Quel est ce scarabée? Oh! je n'en ai jamais vu de cette grosseur. NICODÈME, à part.
Oh! ilme prend pour un gros insecte; est-il bête ce malheureux homme!
POIROT, fort étonné.
Ça remue! il est encorevivant! c'est une espèce de homard.
NICODÈME
Ma cuirasse me compromet.
POIROT, avec joie.
La belle pièce! si je suis dans une île déserte, j'aurai de quoi vivre pendant un mois avec cet être-là!
NICODÈME
Oh ! levieux gueux!
Mais ça pince, il faut l'assommer avec précaution; je vais cueillir un bâton un peurecommandable.
NICODÈME, criant.
Grâce! grâce!
POIROT, étonné.
Ça parle!... Qui es-tu, indigne scarabée, qui estu?
NICODÈME, pleurayit.
Hélas! mon Dieu! mon Dieu! je suis le roi de ce pays-ci.
POIROT
Le roi? oh ! quelle aventure ! Sire, je me découvrirais si vos sujets m'avaient laissé de quoi... Mais comment se fait-il que vous soyez attaché à ce rocher, comme un animal comestible?
NICODÈME
Ah! mon pauvre ami, c'est une histoire... Je suis roi des sauvages, et ils me traitent comme un laquais.
POIROT, à part.
Ce n'est pas l'embarras, un roi sauvage, c'est un grade qui correspond à celui de caporal chez nous.
NICODÈME
Vous me feriez bien plaisir si vous vouliez me détacher de ce rocher à quoi je tiens.
BIJOU, OU L'ENFANT DE PARIS
pornoT.
Volontiers, grand roi ; je ne vous demande en échange de ce service que deux faveurs : la première, c'est de me faire restituer les bonnets de coton qui m'ont été enlevés par une portion de vos sujets, je vous en donnerai six; uu bienfait en vaut un autre ! la seconde, c'est de ni'indiquer un bureau de tabac; j'ai le nez, passez-moi l'exprès sion, j'ai le nez hors de moi.
11 saisit Nicodème à bras le corps et le détaclie violemment du rocher.
NICODÈME, levant la visière.
Merci, père Poirot!
POIROT
Que vois-je? Nicodème! Scélérat que tu esl
NICODÈME
Comment se porte madame?
POIROT
Misérable! qu'as-tu fait de mon fils?
NICODÈME
Père Poirot, ne nous fâchons pas. Je ne sais pas où est Bijou ; mais ce que je sais, c'est que je donnerais l'impossible pour être ailleurs. Je suis roi de cette île qui est peuplée de nègres et de singes, ce qui est à peu près la même chose; je vous respecte infiniment , et si vous m'ennuyez , je lâche sur vous une brigade de mes sujets. Voilà mon opinion ; partez de là, et soyez gentil!
POIROT
Que je sois gentil? quand je n'ai plus un seul bonnet de coton à mettre! (Ici les singes paraissent au fond.) Ah! voilà mes voleurs! Nicodème, Nicodème, viens m'^aider, et je pardonne tout le mal que tu m'as fait! Je veux mes bonnets! mes bonnets ou la mort !
NICODÈME
Allons, père Poirot, du courage! {A part.) Il bisque, ce vieillard! je suis à moitié vengé!
Ils courent tous deux après les singes. Le tlicâtre change.
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