SCENE VL
ALBERT , MAGLOIRE , BABILAS , put* LA SOR- CIÈRE.
ALBERT, tombant stir une chaise.
Ce moment de colère m'avait fait oublier ma douleur... Isabelle inconstante!... le jeu trahissant toutes mes espérances... mes travaux arrêtés... est-on plus malheureux!
LA SORCIÈRE , cH vieille femme. Jeune homme, voudriez-vous me donner une once de jus de réglisse... c'est pour mon catarrhe.
BABILAS.
Asseyez-vous là, je vais vous servir.
ALBERT, coniinuani.
Non, certainement, aucun homme n'a entassé plus de malheurs les uns sur les autres... Ingrate Isabelle... je me serais consolé de tout avec elle... j'aurais travaillé pour la rendre heureuse... elle m'aurait rendu l'amour de mon art... tout est fini, il faut terminer une vie qui ne me présente plus que des chagrins.
MAGLOIRE, qui a écouté.
Que dites-vous , mon pauvre maître ? et moi , que deviendrais-je sans vous ?
ALBERT
Sois tranquille, je ne te laisserai pas seul dans ce pays maudit... tu mourras avec moil
MAGLOIRE
Du tout, du tout; je veux bien vivre avec vous; mais pour ce qui est de mourir! j'aime mieux que vous me payiez mes gages et que vous me donniez mon congé.
ALBERT
Allons, mets-toi là, et causons raisonnablement. Qu'est-ce que la vie?
LES PILL'LES DL DiABLE.
HAr.LOIIlE.
Mais dam! c'est d'aller, venir, manger, boire, dormir; tout ça me va assez, moi.
ALBERT
Mais les chagrins, le travail, les coups de bâton 7
MAGLOIKE.
Quand j'ai du chagrin, je chante pour m'égayer; du travail, j'en fais le moins que je peux, et quand vous me laites l'honneur de me donner des coups de bâton, je me frotte les épaules, et le lendemain il n'y parait plus.
ALBERT
Laisse-moi faire. Garçon! garçon! la pharmacie fournit plusieurs moyens à un homme qui veut se donner la mort, n'est-ce pas?
6ABILAS.
Sans doute, seigneur Français... mais pour qui?
AL6EKT .
Pour moi.
BABILAS, à part.
Tiens, au fait, nous serions débarrassés de lui. (Haut.) Vous voudriez avoir quelque chose de prompt...
ALBERT
Comme la foudre !
BABILAS.
Nousavons l'arsenic, qui est assez agréable!... nous avons l'opium, qui est aussi assez estimé!... nous avons l'acide prussique : c'est même ce que nous avons de mieux... je crois que vous seriez content de l'aciJe prussique, ça tue comme un coup de mousquet.
ALBERT
Vapour l'acide prussique... servez-nous-en pour deux, et bonne mesure! c'est moi qui paie.
MAGLOIRË.
Un instant... je demande ma part en éli.Kir de longue vie.
ALBERT
Tu ne seras jamais qu'un poltron.
UAGLOIKE.
Je souhaite au moins l'être fort long-temps.
LA SORCIÈRE, qiii a tout entendu.
Tu veux mourir, jeune homme?
ALBERT
Oui, ma bonne femme, le plus tôt possible... j'ai été trahi par ma maîtresse... je ne possède plus rien... à quoi sert de vivre?
LA SORCIÈRE
Mais si je te faisais riche, si je te rendais ta maîtresse?
ALBERT
Oh ! alors!
LA SORCIÈRE
Si je te faisais plus puissant que le roi de toutes les Espagnes, serais-tu reconnaissant?
Sans doute.
LA SORCIÈRE
viendrais-tu exactement au rendez-vous que je te donnerais?
ALBERT
Certes! ce rendez-vous fùt-ilau bout du monde.
LA SORCIÈRE
Attends alors. Jeune homme, fais-moi des pilules selon cette ordonnance.
B.VBILAS.
Mais, ma bonne vieille, vous me demandez de faire fondre des choses que le feu le plus ardent ne saurait dissoudre.
LA SORCIÈRE
Je te fournirai le feu... Voici d'ailleurs quatre doublons pour toi.
BABILAS.
A la bonne heure; mais si tout cela forme des"
pilules, le diable se fera apothicaire.
MAGLOIRË.
Qu'est-ce que ça te fait, à loi? tu aimerais mieux vendre ta drogue qui tue, n'est-ce pas? Je le déteste, ce petit pharmacien.
BABILAS, à la sorcière.
Voilà tout ce que vous m'avez demand .
LA SORCIÈRE
Broyez le tout ensemble.
BABILAS, frappant.
C'est impossible.
LA SORCIÈRE
Je t'ai promis le feu, le voilà. (Une flamme entoure le mortier.) Donne-moi les pilules, elles sont faites.
BABILAS.
Gomment les prendre dans ce mortier? il doit être rouge.
MAGLOIRË.
S'il pouvait se rôtir les doigts, j'en éprouverais une satisfaction intérieure.
LA SORCIÈRE
Il est froid; maintenant, donne-moi les pilules.
{Babilas tout tremblant met la main dans le mortier, reste surpris en trouvant le mortier froid et les pilules faites. A Albert.) Tiens, mon ami, voici le talisman que je t'avais promis: quand tu désireras quelque chose, avale une de ces pilules, et ce que tu auras demandé, tu l'auras.
ALBERT
C'est une plaisanterie, tu te moques de moi... pourtant j'ai bien envie d'essayer sur Magloire,
MAGLOIRË.
Je ne prendrai rien, merci... j'avais déjeuné avant de venir.
Tu auras toutes les richesses promises par la bonne femme.
LA SORCIÈRE, rt Albert.
Si tu hésites une minute à te servir d'une de ces pilules, elles perdront toutleur pouvoir. Allons, désire quelque chose, et avale ma pilule.
MAGLOIRE
Avalez, monsieur, avalez; la vieille a l'air bon enfant.
Seringuinos etSollincz entrent dans la boull(iUf.
ALBERT, apercevant Sottinez.
Ah! parbleu, je vais bien voir. {Il avale une pillule.) Je désire que monsieur soit transformé en dindon; ça ne doit pas être difficile, car il en a déjà l'esprit.
Sottinez est liMiislorme en dindon.
SERIKGUINOS.
Hein! qu'est-ce qui a laissé entrer un dindon dans ma boutique?... veux-tu l'eu aller, vilaine béie!
Il le chasse à coups de pieds, et sort nvec hii
MAGLOIRB.
Fameux, fameux!... Oli! famcu.\!
LA SORCIERE
Me crois-tu, maintenant?
ALBERT
Et toutes les pilules ont la mcnie vertu?
LA SORCIÈRE
Toutes.
U.iC.LOlRE.
Monsieur, il y a bieu loug-tcmps que \<>ai ne m'avez payé mes gages. .. dounez-iuoi une pilule... je vous liens quitte... je veux me venger de ce petit goguenard de Babilas qui eu coûte à Pa-
LES PILULES DU DIABLE
quitta et qui voulait me faire boire de l'acide prussique.
ALBERT
Tiens, mon garçon I
MAGLOIRE
Je ne peux pas vous dire tout haut ce que je désire, mais ça se fera tout de même, n'est-ce pas?
LA SORCIÈRE
Oui.
MAGLOIRE
Je vas vous le dire à l'oreille, à vous. {Il lui parle à l'oreille, uvale uneinlule : le mortier sur lequel est appuyé Babilas se chamjecn une énorme seringue.) Ah 1 bien, très-bien ! en voilà des pilules soignées I
LA SORCIÈRE
Eh bieni Albert, doutes-tu encore?
ALBERT
Une dernière épreuve ; je veux être devant le couvent de la Visitation.
Aussilôl la bouticpie, la grande seringue disparaissent, et le théâtre change.
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Deuxième Tableau.
Une place publique à Madrid ; dans le fond le portail avance' ducouvent de laVisitation ; à gauche et à droite plusieurs boutiques, un marchand de vins avec cette enseigne: au boi de m.vroc.