‹ Magasin théâtralChapitre 15 sur 1711 · SCENE Vil · texte numérisé non relu

SCENE Vil

Les Mêmes, GENEVIEVE, MARIE.

Tout le monde salue respectueusement Geneviève. GENEVIÈVE.

Eh bien, mes enfans, nous avons donc aujour-

LE NAUFRAGE DE LA MEDUSE

d'huionefête; elle arrive tout juste pour le retour de mon fils. Merci, André, de l'honneur que vous lui faites, et vous aussi, monsieur Mathieu, merci !

MATHIEP.

Il n'y a pas de quoi, madame Geneviève. [A part.) Elle paraît assez bien disposée, je me risque. (Haut.) Madame Geneviève, je causais tout-à- Iheure, avec les camarades, d'un projet que j'ai en tête depuis long-temps, et que je voudrais vous communiquer.

GENEVIÈVE

Un projet, vous! mais je suppose que cela ne me regarde pas.

MATHIED.

Au contraire, cela vous regarde particulièrement,, vous et M"« Marie.

MARiE.

Moi!

GENEVIÈVE

Madame Geneviève, je n'y vais pas par quatre chemins, j'ai dix-huit cents livres de rentes; votre fils, le lieutenant Pierre, prisonnier depuis quinze mois bientôt, n'a pas dû faire de grandes économies; les matelots sont pauvres; ce qui fait que l'auberge de la Marine ne va pas trop bien, surtout depuis le nouvel ordre de choses; vous, vous êtes la bonté môme, vous faites créditavec un peu trop de facilité, d'où il résulte que ça va mal, ça va très-mal.

LE PARISIEN

Hein ! qu'est-ce que tu dis donc, toi?

JEAN

M^e Geneviève ne perdra rien, entends-tu... tous nous lui en répondons.

GENEVIÈVE

Assez, assez, mes amis; laissez continue M. Mathieu Louchard.

MATHIEU

Enfin, madame Geneviève, je propose de réparer le malheur général, de donner des fonds pour remettre à flots votre auberge, et de la diriger moi-même avec M"<= Marie, qui deviendrait alors madame...

ANDRÉ

Madame Mathieu Louchard?

LE PARISIEN

V'ià une petite femme bien heureuse!

MARIE, bas à Geneviève.

Ah ! jamais, jamais, n'est-ce pas, ma mère?

GENEVIÈVE

N'aie pas peur, mon enfant.

MATHIEU

J'attends votre réponse.

i\Iiuivci!ienl yc'ncialdc curiasile.

GENEVIÈVE

Pardon, je. suis vieille, et j'ai peine à rejoindre, à rassembler toutes mes idées... m'y voilà : Vous avez le malheur de ne pas vous être l'ait beaucoup d'amis; à tort ou à raison, dans le pays, à l'exception de ce bon André qui aime tout le monde, et

qui ne se défie de personne, on se défie de vous, et l'on ne vous aime guère.

Madame Geneviève...

GENEVIÈVE

Laissez-moi parler; je vous ai écouté sans vous interrompre. D'où viennent toutes ces préventions contre vous, je l'ignore, et je ne veux pas chercher à le savoir; mais je sais que vous fûtes autrefois l'ennemi de mon mari, et que constamment depuis vous avez été celui de mon fils; je sais enfin, et cette pensée ne m'a pas quittée depuis quinze ans, je sais que le plus jeune de mesî enfans... Tiens, Marie, parle pour moi, les larmes m'étoulTent; rappelle-lui, rappelle-lui devant tous ce qu'il n'aurait pas dû oublier non plus depuis quinze ans.

MARIE

Le dernier de ses fils, Marcel, celui qu'alors elle chérissait le plus peut-être, a été précipité dans les flots presque sous les yeux de son frère... Vous savez, monsieur, comment cela s'est passé. Quelques jours après, M. Pierre, en annonçant à sa mère cette affreuse nouvelle, lui présenta un autre enfant, une petite fille qu'il avait juré de secourir, de proléger jusqu'à son dernier soupir ; d'abord, vous me l'avezdit, madame Geneviève, vousrepous sa tes bien loin de vous l'enfant qu'on vous apportait, lorsque vous veniez de perdre le vôtre; mais peu à peu vous vous êtes laissée prendre à l'aimer et à la chérir aussi, cette orpheline, à l'aime*-, n'est-ce pas, de tout l'amour d'une mère?

GENEVIÈVE

Oui, de tout l'amour d'une mère. C'est ma fille, entendez-vous... ma fille! et aujourd'hui celui qui fut, sans le vouloir peut-être, mais toujours parce qu'il obéissait à un instinct aveugle de cruauté, celui qui fut coupable de la mort du dernief de mes fils, ceiui-là ose me proposer d'être le mari de ma fille! Jamais, monsieur, jamais!... oh! je n'oublie pas, je ne pardonne pas, je suis mère ! et je hais, je hais jusqu'à la mort, le meurtrier de mon enfant, le mauvais génie de toute ma famille... Marie est promise.

TOUS

Promise !

MARIE

Que dites-vous, ma mère?

GENEVIÈVE

Bientôt, je l'espère, tous nos amis seront invités à la fête de son mariage.

MARIE-

Mon mariage 1

GK>EVIÈVE.

Elle sera la femme d'u.a brave et honnête homme... c'est assez vous dire, monsieur Mathieu Louchard, qu'elle ne sera jamais la vôtre.

En ilisant ces mois, eilc U.iiibc sur un f'juteuil, épuisée par TeUbi l qu'elle vient de faire ; loul lu monde vient se grouper autour d'elle, Mario leur serre la main à tous, et leur fait signe do s'cloiguer; ils sortent tout doucemcat.

PARISIEN, s'en rtHant au milieu des autres matelots.

Eh bien ! moi qui m'attendais à rire, voilà que je pleure à présent... c'est égal, Mathieu Loucharcl, enfoncé!

TOCS.

Enfoncé...

Ils sortent, Mathieu reste seul sur le devant de la scène.

MATHIEU, à part, en regardant les deux femmes. Madame Geneviève, je vous prouverai, en effet, que je suis le mauvais génie de votre famille.

Il sort lentement par le fond, regarde Lien autour de lui <i ou rol)Scrve, examine attentivement le navire en construction, puis disparaît derrière les échafaudages.

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