SCÈNE VII
LesîVIêmes, MARIGNON.
( Marignon s'arrête sur le seuil de la porte et les
regarde un moment.)
MARIE et DLVAL.
MARIGNON.
C'est ça, mescnfans, ne vous gênez pas... un tèle-à-tèic.,, enfermés.
MARIE
Mon oncle !
DUVAL, à part.
11 ne sait rien.
MARIGNON.
Allons, allons! je ne veux pas gronder ce soir; je suis trop heureux... (A Duval.) Ah ça , te voilà donc, enlin, mauvais sujet? je le cherche depuis une heure, sans pouvoir te trouver... Monsieur rend à uii pauvre vieillard les plus grands services qu'un homme puisse rendre à un autre, et il se réfugie chez sa fiancée, espérant qu'on ne sera pas assez, hardi pour venir le chercher là... C'est mal, Joseph , c'est très mal ! de ne pas vouloir que loa vieil ami le dise tout le bonheur dont tu es la cause.
DUVAL , à part.
Mon Dieu! mon Dieu!
MARIGNON.
J'avais laissé ma pauvre famille dans la désolation , et , en rentrant chez moi , je trouve que nos meubles sont à leur place, plus d'huissier; Dominique me montre l'acceptation en bonne forme de son remplaçant... Ma pauvre femme elle-même est toute joyeuse, et la joie lui a presque rendu la santé... Et c'est toi qui a fait tout cela, et tu ne veux pas que je te dise que tu es un brave cl généreux garçon , que j'aime autant que mon lils. Tu ue veux pas que je te serre dans mes bnis... que je t'embrasse entin? DUVAL, embarrassé.
Mon ami...
AlARIGNON.
Eh! viens donc! viens donc!
( Duval se jette dans ses bras, après un mouvement d'hésitation.) MARIE, il pan.
Comme il doit souUrir ! (Haut.) Mon oncle, Duval allait sortir, lorsque vous êtes enti'é... une allaire pressaiiic.
DUVAL
En effet, mon ami, j'allais...
MARIGNON.
Je ne crois pas aux alî'aires pressantes... (souriant.) Que diable, Marie, je te le rendrai, ton fiancé ! il ne faut pas que la femme fasse oublier les amis!., (a Duval.) Eh bien! Joseph, explique-moi comment tu es parvenu...
MARIE
Mon oncle, Duval vous expliquera tout cela demain... mais dans ce moment...
DUVAL
En ce moment, il faut que je m'éloigne , il le faut.
MARIGNON.
Encore!.. (Les cxaminani.) Au fait, qii'avezvous donc tous les deux? je vous trouve l'air tout bouleversé... Mais je devine, (A Duval.) tu crains des reproches, pour ti'avoir pas rempli ton devoir avec ton exactitude ordinaire. J'ai arrangé cette affaire ; j'ai obtenu que tu ne rendrais tes comptes que demain oiatin ; j'ai répondu de tout, moi , le plus ancien des garçons de recette. Et sachant quelles sommes tu as dfi loucher pour moi, j'ai écrit, comme reçus, sur mon registre, les cent-cinquante mille francs que jer c^' l'avais confiés.
LES GARÇONS DE RECETTE
DLVAL , avec force. 4
Malheureux! vous n'avez pas fait cela! Oh! dites-moi que vous n'avez pas fait cela? MARIO ON, tranquillement.
Eh bien! pourquoi pa?;? puisque ces fonds c'est à moi qu'on les avait confiés.
DUVAL, avec égarement.
Pom'quoi?.. Mais ils vous accuseront d'être mon complice ! vous êtes perdu avec moi.
MARIGNON.
Perdu!.. Tu es donc coupable?., que signifie?
MARIE
Mon oucle, ne l'écoutez pas... il souffre... il ne sait pas mesurer ses paroles... les émotions de la journée...
MARIGNON.
Laisse-moi... tu ne sais pas quels horribles soupçons cette parole a fait naître.
( Od entend frapper violemment à la porte de la rue. ) MARIE , avec terreur.
Joseph, fuyez!., les voici... la petite porte qui donne sur la cour.
Ciel! on le poursuit, dis -tu?
DLVAL, s'élance pour sortir.
Adieu, Marie.
MARIG^OX.
Misérable ! tu as volé la Banque î
(Il saisit Duval au coUel et le terrasse.)
MARIE
Grâce ! grâce! mou oncle.
MARIGNON.
Grâce pom- ce crime infâme ?
MARIE
Mais s'il l'a commis , n'est-ce pas pour nous sauver tous?., vous, votre femme, votre fils et moi-même?
MARIGNON.
Malheureux... Oh! pourquoi nous as-tu secourus au prix de notre honneur?.. Mais ne valait-il pas mieux nous laisser mourir de faim que de nous faire mourir de honte ?
DUVAL
Le délire s'est emparé de mon esprit, ma tête s'est perdue... Et m.aintenant, que justice soit faite... Livrez-moi donc !
MARIGNON.
Te livrer?.. Eh bien...
Écoutez... ils accourent.
( Elle s'Olance vers la porte.) MARIGNON.
Eh bien ! que le ciel te châtie ou te pardonne, mais, moi, je ne peux pas te dénoncer, je ne peux pas livrer celui qui fut presque mon fils.
DLVAL.
Marignon !
MARIGNON.
Cet argent de la Banque?
DUVAL, lui remettant les billets.
Le voici.
MARIE
Hàtez-vous! là, par la petite porte... hàtcz- Tous !
» MARIGNON.
Mais fuis donc ! fuis donc !
DUVAL
Mon père... Marie... adieu, adieu, pour toujours ! ( Il sort par la petite porte.) MARIGNON, accablé.
Pardonnez-moi, mon Dieu! mais je ne pouvais livrer le fils de mon pauvre Duval.