SCENE XIII
Les Mêmes, ARTHUR, puis MATHIEU-LOU- CHARD. PIERRE, le regardant avec colère.
Ah ! vous ici, monsieur !
JEAN, bas à André.
C'est le nouveau venu.
AKDRÉ.
Marin d'eau douce... connu! connu!
ARTHUR, regardant avec fierté lotis les marins qui
lui tournent le dos, puis s'inclinani devant la
jeune fille.
Je vous remercie, mademoiselle, de l'hospitalité que vous avez bien voulu m'offrir... C'est ici le rendez-vous de la marine française, et mon uniforme vous a semblé une garantie suffisante pour que j'y fusse bien accueilli : vous ignoriez qu'entre ceux qui portent cet uniforme il existe désormais des haines cruelles, qui doivent les séparer pour long-temps, pour toujours peut-être... Je me retire... En reconnaissant tout-à-l'heure la voix de mon compagnon de voyage, j'ai dû comprendre, moi, que ce n'était pas ici ma place.
PIERRE
Soitl Aujourd'hui, monsieur, c'estune fête entre de vieux amis, de bons et fidèles camarades. Voyez, ces bonnes gens dont je suis entouré ne vous paraissent-ils pas une compagnie digne de vous?... Et moi, je n'en ai pas qui me soit pins chère et plus précieuse... Nous avons, il est vrai, vous et moi, des épaulettes qui se ressemblent ; mais les vôtres sont toutes neuves encore, et les miennes ont tellement vieilli, que bientôt sans doute
elles seront jetées au rebut; ce ruban m'a été donné par un homme dont il nous est défendu à tous de prononcer le nom... vous, c'est la croix de Saint-Louis que vous portez à votre boutonnière...Mon grade, jel' ai gagnéaprèsplusde vingt années de bons et loyaux services... et vous avez obtenu le vôtre par le fait seul de votre naissance. Enfin, vous venez de la cour, vous... et moi, j'arrive des pontons d'Angleterre... Vous voyez bien, monsieur le chevalier de Marsay, que nos goûts, nos opinions ne sauraient être les mêmes, et que jamais, non, jamais nous ne pouvons nous entendre.
Pendant celte tirade, on voit Mathieu entrer doucement au fond , il écoute.
ARTHUR
Monsieur... je ne demande au ciel qu'une seule occasion oîi nous ayons à nous retrouver auprès l'un de l'autre , c'est au moment d'un danger, d'un danger qui menace le pavillon de France... Et alors, j'en suis sûr, le vieux marin et le jeune officier, le chevalier de la Légion-d'Honneur et celui de Saint-Louis, le favori de la cour et le bonapartiste, s'entendront ensemble, quoi que vous en disiez... Oui, monsieur, ils s'entendront. PIERRE, à part.
Que dit-il ?
ANDRÉ, à part.
Au fait, il a peut-être du cœur tout comme un autre.
JEAN, à part.
Ça s'est vu.
MARIE, à part.
Ah! je me disais bien, moi, qu'on ne lui rendait pas justice.
ARTHUR
Jusque là, vous l'avez dit... entre nous point d'amitié ni de sympathie... Vous et les vôtres, vous me haïssez sans me connaître... à votre aise... Pour ma part, je ne me sens pas disposé à vous aimer... Seulement, que le service ne souffre pas de cette dissension... Et vous, qui savez depuis plus long-temps que moi ce que c'est que la discipline, n'habituez pas vos matelots à me manquer de respect et à me désobéir... Adieu, monsieur... mademoiselle, je vous salue.
Marie s'incline et Arthur s'éloigne lentement. Pierre et
tous les marins lui tournent le dos.
GENEVIÈVE , à part , regardant Marie et Arthur. Je ne sais pourquoi, mais voilà que je partage les pressentimens de mon fils.
MATHIEU, accostant Artliur et lui parlant bas. Lieutenant, je vous rendrai un compte exact de tout ce qui sera dit et fait en votre absence... je vous dirai...
ARTHUR, à demi-voix.
Monsieur, je puis ne pas aimer ceux qui ont d'autres opinions que les miennes; mais je déteste les traîtres , mais je méprise les dénonciateurs.
Il sort par la droite; au même inslant,on voit arriver par la <^auclie tous les ouvriers du port avec leurs femmes et leurs enfans ; puis Parisien, Daniel, Graindesel, d'autres matolots et d'autres mousses.
MAGASliN IHliATUAL.
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