SCENE II
Les Mêmes, ARTHUR.
ANDRÉ, bas.
C'est lui, n'est-ce pas? c'est luil ( Marchant rajndcmeiit vers le lieutenant, qui, après avoir quille V aspirant, va s' éloigner d'un autre côte, le saluant avec respect.) Lieutenant, oh ! je vous en prie... ne vous éloignez pas sans m'avoir entendu... sans avoir reçu les excuses du pauvre André.
ARTHUR, entrant dans l'auberge.
Vos excuses!... que voulez-vous dire?
ANDRE
Oui, pardonnez-moi... je suis un misérable qui vous a mal jugé, qui vous a méconnu; je faisais comme tout le monde... mais, ficbtre, je vous réponds que tout le monde fera bientôt comme moi... nous aimons notre vieil officier Tierre ; mais nous aimerons et nous adorerons aussi celui qui lui a fait du bien, celui qui a contribué avec nous à lui sauver la vie, celui... oh! je vous en supplie, lieutenant, dites-moi donc que vous me pardonnez...
ARTHUR, lui tendant larnniti, et se retournant vers Marie.
Mademoiselle, vous ne m'avez pas tenu votre parole.
MARIE
Et le pouvais-je, lorsque je voyais la haine qu'on vous portait ici... après ce que vous avez fait pour mon ami... pour mon frère?
Plus bas! au nom du ciel, plus bas !... car lui, du moins, ne doit jamais le savoir... Lorsque chacun de vous apportait le denier du pauvre à la mère de votre chef malheureux , Pierre l'a toujours ignoré... qui sait s'il n'eût pas rougi même des secours de ses amis?... que serait-ce, s'il apprenait qu'un ennemi (car je suis le sien, ne me l'a-t-il pas dit? ) a été assez. heureux pour lui être utile?... Oh ! vous ne voudriez pasm'affliger, n'est-ce pas, mademoiselle? Et toi, qui viens de me témoigner un peu d'estime et d'amitié, je vous le demande en grâce, que ce secret soit mort entre nous trois. [Tous deux lui tendent la main comme pour lui faire cette promesse.) Je n'ai rien fait d'ailleurs qui ne soit effacé par la conduite, par les sacrifices du dernier de vos matelots... et puis, vous le dirais-je, je me sentais porté malgré moi vers cette femme et cet officier qui m'avaient repoussé, chassé de chez eux, pour ainsi dire , le jour de mon arrivée àîlochefort... un instant, j'avais juré de me venger.
MARIE
Vous venger!..
ARTHUR
Puis, quand je l'ai vu, cet homme, renversé, baigné dans son sang, quand j'ai vu le désespoir de sa mère... il m'a semblé que j'étais frappé moimême de toutes les douleurs qui les accablaient, et j'ai trouvé du plaisir a faire un peu de bien a celui dont les outrages m'avaient fait beaucoup de mal... Maintenant, il est sauvé, et nous sommes, comme par le passé, étrangers l'un à l'autre. . notre haine est éteinte, je l'espère, puisque nous devons cesser de nous voir... Désormais, c'est lui qui est plus neureux que moi; il part, et je reste; il part, et vous qui l'airnez, mademoiselle, vous, sa fiancée, ra'a-t-on dit, vous allez le suivre, sans doute...
Le suivre!
ANDRÉ, à part.
Au fait, si ça se pouvait...
ARTHUR
Tandis <juc moi... ceux qui me protègent sont
LE NAUFRAGE DE LA MEDUSE
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un peu de l'avis de M. Pierre... lis ne m'ont pas jugé digne de faire partie de cette expédition... il me faut attendre ici l'arrivée de mon père, dont l'ardente sollicitude m'a fait obtenir, au sortir de l'école de marine, ces épaulettes que Pierre m'a reprochées, lui, et que je nai pas encore méritées, celte épée, dont l'inaction me fait rougir, cette épée, qui bientôt peut-être recevra son baptême de sang dans mon propre cœur, ou dans celui d'un railleur insolent.
MARIE
Mais pourquoi, mon Dieu! pourquoi!
AKTHCR.
Parce que je ne suis ni impudent ni lâche, et qu'il y a là une mesure déjà pleine, que fera bientôt d^order la première insulte ou le premier désespoir... parce qu'il n'y a plus pour moi, qui viens si tard, ni guerre, ni combats, et que, lorsqu'il va partir, lui, à bord de la Méduse , lorsqu'il aura encore à courir des dangers, et peutêtre de la gloire à obtenir! moi, je reste inactif! Voilà les faveurs dont on m'accable, et qui me font tant de jaloux!... On m'a nommé officier de marine, et l'on ne veut pas même que je fasse sur mer l'apprentissage de ma profession !... on m'enchaîne à terre, moi, qui sens trop bien , depuis mon enfance, qu'il y a du sang de marin dans mes veines! Enfin, on me confie la garde des forçats de Rochefort, à moi jeune, et qui réclame une occasion de me distinguer à mon tour ; à moi qui donnerais toute ma fortune pour un danger, mes titres et mon grade pour une seule bataille , etm,a vie, ma vie toute entière pour un seul jour de gloire.
A>DRÉ.
Brave jeune homme! ah! vous étiez digne de mourir à l'abordage.
ARTHUR
'Vous avez lu dans mon cœur, mes amis, et vous savez à présent que, s'il en est qui me portent envie, je puisàmon tourêtre jaloux de leur sort... s'il en est qui souffrent et qui se plaignent, ils sont encore moins malheureux que moi... Adieu, mademoiselle, je ne vous reverrai pas, sans doute. .. Soyez heureuse!... adieu!... Ta main, mon brave!
Il sort d'un côlé; entre de l'autre Walliieu Loucbard, qui l'oljsrrve en souriant, puis regarde-les deux autres avec le même air d'ironie.