JACQUES, JEANNE
JACQCES.
Jeanne... c'est elle! Ah! tu viens à moi, pour me dire : Jacques je ne te connais plus.
JEANNE
Je viens te dire : Jacques, notre enfant existe.
JACQUES
Il existe l 0 mon Dieu, vous me deviez ce bonheur au milieu de tant d'afflictions, entre la tombe flétrie de mon père et l'échafaud qui se dresse pour moi, vous me deviez montrer mon enfant. Oh î Jeanne, avant de mourir je le verrai, je l'embrasserai, n'est-ce pas?
JEANNE
Tu ne mourras pas, Jacques.
JACQUES
Que dis-tu T
JEANNE
Au conseil des notables réunis pour prononcer sur ton sort, j'ai demandé ta grâce.
JACQUES
Ils nî pourront pas te l'accorder.
JEANNE
' Ils ne peuvent rien me refuser, car ce peuple qui te menaçait tout-à-l' heure, et te voulait égorger, ce peuple viendrait à ma voix briser tes fers... car je suis l'hérdïne et l'idole de ce peuple. Oh ! je le vois à présent, c'est la main de Dieu qui a conduit tout cela... c'est Dieu qui m'a mis au cœur la force et le courage ; c'est Dieu enfin qui a permis que moi, pauvre femme, je pusse à la fois sauver mon pays, mon enfant, et ton honneur à toi.
JACQUES, après un long silence.
Jeanne, hâte-toi de me dire que tu ne maudiras pas ma mémoire... hâte-toi de me faire amener notre fils pour que je l'embrasse une dernière fois. Car cette grâce que l'on t'accordera, dis-tu, je la refuserai, moi.
JEANNE
Tu la refuseras ?
JACQUCS.
Oui, car je ne puis vivre à présent que pour accomplir une seule mission; car je n'ai pas oublié le supplice de mon père, ni l'outrage fait â son cadavre.
JEANNE
Il est aussi un supplice qu'on réserve à la France, l'asservissement ; un outrage dont on la menace, l'obéissance à un maître étranger, et notre première famille, Jacques, c'est la patrie; notre honneur le plus cher, c'est le sien... Tu veux relever d'une honte ton écusson de gentilhomme, et tu ne vois pas que ton alliance avec la Bourgogne y imprime une bien autre tache ; tu ne vois pas que c'est une chaîne qu'on y gravera. .. Chez un peuple vaincu il n'y a plus ni nobles ni seigneurs, il n'y a que des esclaves... je ne suis qu'une femme, et je connais mal les devoirs des citoyens; mais mon cœur m'avait appris que discordes, et querelles se taisaient devant le péril commun... et qu'une haine devait étouffer toutes autres... la haine de l'étranger.
JACQUES
Les Bourguignons ne sont plus des étrangers pour moi, ils m'ont tendu les bras, et quand je ne leur demandais qu'un poignard, ils m'ont offert une épée.
JEANNE
Cette arme parricide, je te l'ai arrachée des mains, et c'est une épée française que je te rendrai.
J-ACQUES.
Je la refuserai, te dis-je, car je la tournerais encore contre Louis XI.
JEANNE
Et pour frapper un homme tu frapperas tout uo peuple ! pour venger un vieillard qui fut coupable peut-être, tu livreras ton pays 1 Eh bien 1 tu seras deux fois traître et rebelle. Car, noble et généreuse, ta patrie te rendra tout-à-l'heure tes armes et ta liberté... en retournant au camp des Bourguignons, tu chercheras en vain sur ton passage ta femme et ton enfant, car ils ne te connaîtront plus. Si grâce à ton courage nous sommes vaincus, si nos murs écroulés te livrent enfin passage, tu relèveras fièrement la tête et tu diras: Je t'ai vengé, mon père! Marche droit alors à ton triomphe, ne baisse pas les yeux, si tu ne veux pas que ton regard rencontre, sous les débris fumans de ta ville natale, les restes inanimés de Jeanne et le corps de notre enfant.
Elle sort.
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