SCENE IX
PIERRE, ARTHUR, LE COMMANDANT, MATHIEU LOUCHARD, Offîcjess.
LE COMHAXDAyT.
Qu'on arrête cet homme, qui vient dOtre sur-
pris par nous tous portant la main sur le lieu tenant du navire : qu'il soit à l'instant dressé procès-verbal de son crime, et qu'on le livre au supplice.
Un officier e'crit le procès-verlial.
ARTHCR.
Au supplice! non, commandant, non, vous ne le ferez pas, vous n'arracherez pas à ma colère celui qui vient de m'insulter en votre présence ; c'est à moi, à moi seul qu'il appartient ; et le conseil, en punissant une infraction aux lois de la discipline, ne lavera pas mon honneur outragé. Pas un de vous ne voudrait plus toucher cette main qui n'aurait pas su venger un tel affront; pas un de vous ne voudrait se dire l'ami, le camarade d'un officier qui se serait laissé impunément arracher ses épauletles... Oh ! par pitié, par grâce, commandant, et vous tous, messieurs, laissez-moi, laissez-moi la vie de cet homme.
LE COMMANDAÎÎT.
Lieutenant, la loi est formelle, et je n'ai pas plus que TOUS le droit de m'y soustraire. [Prenant le papier que vient d'écrire l'aspirant, et le montrant aux autres officiers.) Signez, messieurs, et vous aussi, maître.
MATHIEU, signant.
La loi est formelle, la mort !
PIERRE
Ah! ma mère! ma pauvre mère! (Le commandant a signé à son tour, et fait signe d'emmener Pierre, qui se retourne vers eux avec énergie en leur disant:) Marchons, je suis prêt.
ARTHUR, se récriant, comme frappé d'inspiration.
Arrêtez, arrêtez ! messieurs, Pierre ne peut être jugé et condamné par vous... Pierre n'appartient pas à l'équipage.
LE COMMAKDANT.
Comment! que voulez-vous dire ?
MATHIEU, s' avançant.
Pardon, mon lieutenant, Pierre est matelot, je l'ai engagé, et l'ordonnance royale qui est restée entre vos mains m'en avait donné le droit.
ARTHUR
Et l'ordonnance royale avait ôté à tout jamais à Pierre le droit de faire partie de la marine française. [Tirant le papier de son seiii."} Tenez, voyez plutôt, monsieur lecommandant... c'est donc tout simplement un passager qui a fait la plus sanglante injure à un lieutenant de vaisseau, et le lieutenant et le passager se retrouveront à terre et se battront jusqu'à la mort de l'un des deux.
PIERRE
Oui, jusqu'à la mort ! Merci, lieutenant Arthur, merci de la vie que tu viens de me rendre avec l'espoir de ma vengeance.
LE COMMANDAIT , après avoir parcouru l'ordonnance.
M. de 3îarsay avait raison, messieurs. Pierre, retirez-vous dans une chambre de pas.sager; vous êtes libre, et c est au lieutenant à se faire justice
MAGASIN THEATHAL.
lui-même, puisque nous ne pouvons la lui rendre.
Pierre se retire lentement, sans perdre de vue Arthur, qui de son côté le de'vore toujours des yeux. Dans ce moment, le jour est tout-à- fait venu. On entend dans le dessous du vaisseau le bruit du tambour et le son de la cloclie.
LES MATELOTS, Criant.
Ohdl ohé! tout le monde sur le pont ! le baptême! le baptême!
A ce bruit, Pierre s'arrête et redescend le théâtre: LE COMMANDANT.
Entendez-vous, messieurs?... Aujourd'hui nous ne serons pas maîtres à bord ; nos matelots vont célébrer la cérémonie du baptême.
PIERRE
Une fête! une fête! et dans quel moment! (Se rapprochant vivement des officiers.) Messieurs, le passager, lorsqu'il y va du salut de tout un équipage , peut avoir le droit de donner son avis à i'état-major de la marine royale... Oui, mes passions, mes injures personnelles, je l'avoue à ma honte, m'avaient fait oublier cette pensée qui n'aurait pas dû me quitter un instant, le danger du navire, il est réel, affreux, et je vois qu'ici tout le monde l'ignore.
ARTHUR
Non pas tout le monde, non pas moi, monsieur; nous sommes à trente milles environ sud-sud-ouest de l'île de Madère ; nous gouvernons sur des rescifs, et tout ce que j'ai appris depuis mon enfance me trompe, ou à cette heure la frégate n'est pas bien loin de toucher le banc de sable d'Arguin.
TOCS LES OFFICIERS.
Le banc de sable !
MATHIEU
Rassurez-vous, messieurs; j'ose garantir, et vous pouvez m'en croire, que M. le chevalier de Marsay est dans l'erreur.
PIERRE
Et je vous jure, moi, qu'il a dit la vérité. LE COMMANDANT, à Mathieu.
Maître, qu'on s'assure à l'instant si leurs craintes ont quelque apparence de réalité. Un pilote à la sonde !
MATHIEU
Un pilote à la sonde!
LE PILOTE, après avoir sondé.
Quatre-vingts brasses !
MATHIEU
Quatre-vingts brasses! aucun danger! je le savais bien , moi: nous sommes dans une direction toute opposée au banc de sable.
LE C0.'«:,IANDANT.
Allez, monsieur le passager, et vous, mon jeune lieutenant, nous n'avons rien à craindre.
ARTHUR
Rien ! que Dieu protège le navire !
PIERRE
Vous serez responsables à la France de la destinée de tout un équipage.
Tous deux sortent tristement cliacua de son côté. LE COMMANDANT.
Allons, maître, donnez le signai, et ài- t:e mo-
ment j'abdique mon pouvoir jusqu'au coucher du soleil.
MATHIEU, donnant un coup de sifflet.
Tout le monde sur le pont!
A ce commandement succède une explosion de mousqueterie, au milieu de laquelle les matelots arrivenlde toutes parts en foule sur le pont du navire. Ils sont tous grotesquement accoutrés, la plupart en tritons et en dieux de la fable. L'un représente Neptune : il est à moitié nu, couvert seulement d'une tunique de roseaux, et tient le trident à la main ; prés de lui, un mousse déguisé en amour, ayant sur les épaules un carquois de carton avec trois flèches énormes , un bandeau sur les j'eux et une chandelle à la main. Quatre autres représentent les quatre parties du monde personnifiées par [ le beau sexe de ces diverses parties. Une femme blan-
j che, VEitrope ^ une femme noire, ^ Afrique l une fem-
! me rouge, l'y/ményî/e; une femme jaune, l'y^ite.Cliacun
! de ces matelots déguisés en femmes et avec les costumes
parodiés des différentes contrées qu'ils représentent, ont sur la poitrine un énorme écriteau, indiquant leur personnage, M Asie, )l Afrique , VEurope, V Amérique. Puis viennent un ours blanc, un ours noir, un ba-uf, un tigre; puis on voit le perruquier du navire, habillé et cravaté ridiculement; un énorme peigne dans les cheveux ; un grand rasoir de bois dans une main et tenant dans l'autre une boîte de fer blanc pleine de noir de fumée, dont il saupoudre tous ceux qui l'entoureot. Ils entrent tous en désordre, chantant, ouplutôtcriaut à lue-tête le refrain indiqué dans la scène suivante ; vient enfin un groupe de démons, portant une grande cuve qu'ils placent au milieu du théâtre. Puis après tous, entrent traînés sur l'affût d'un canon par un autre peloton de diables, le père la Ligne et son épouse, représentés par le Parisien et Jean ; le Parisien est affublé d'une peau de moulon ;il a une énorme chevelure blanche et une barbe également longue et blanche ; Jean est en toilette de femme, robe rose avec des guirlandes de fleurs, spencer noir, une couronne sur la tête, et dans ses bras un gros poupard couronné comme lui.
On va placer l'affût au pied du grand mât ; et il est bientôt surmonté du pavillon de toutes les nations, que les démons placent au-dessus de la tête du père la Ligne.
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