SCENE IV
ARVIDE, FRÉDAGE.
FRÉDAGE.
Et tu me disais donc que c'est dans cette cabane même qu'liabite ce paysan que je cherche ?
ARVIDE.
Je le pense, si j'en juge par le. portrait que tu m'en as fait. . C'est un grand fainéant, pâle, usé par la paresse et la misère... el toujours marchant de village en village en se traînant comme l'ennui.
FUÉDAGE.
Quel âge?
ARVIDE.
Vingt-sept ans.
FRÉDAGE,
C'est bien cela. .. Et maintenant où est-il?
ARVIDE.
Je ne sais; son père et sa sœur, qui demeurent ici, l'y attendent tous les jours. Mais que peux-tu vouloir à ce mendiant?
Oh! c'est une bien étrange histoire... Mais asseyons-nons , je suis fatigué. ( Ils s'asseyent près de la table à gauche'.) Et, dis-moi d'abord, toi, mon cher compatriote, depuis près de deux ans que je ne t'ai vu, qu'às-tu fait de ta vie dans ce pays-ci ?
ARVIDE.
Rien de bon ! Tu le sais, Erédage, j'ai vu les prisons de Pise et de Florence, et je ne suis venu ici qu'après m'en être échappé... Eh bien! je les ai souvent regrettées tant j'ai jeté de malédictions sur ce pays de misère et déglace.
FRÉDAGE.
Mais que fais-tu dans ces montagnes ?
ARVIDE.
Après m'ètre engagé dans les volontaires étrangers, j'y ai été envoyé par les ordres secrets d'Olaûs le médecin ministre , pour en interroger et fouiller tous les habitans, afin de découvrir un dernier rejeton des Éricson-Wasa qui, dit-on, s'y cache.
FRÉDAGE.
Oui.. . je sais que l'on le dit... et tu ne l'as pas trouvé?
ARVIDE.
Je ne l'ai pas cherché... j'ai préféré passer mes jours à Hédémora, oia j'ai, depuis deux mois, aidé un volontaire, comme moi, à manger à l'avance un héritage.
FRÉDAGE.
Un soldat héritier ?
* .\r-(ii)c', Fredage.
ARVIDE,
Oui, c'est le neveu d'un prieur. Comme tu le penses bien, le petit héritage a fort augmenté notre solde à tous... et nous a garantis des fondrières et des avalanches... Mais il avance, hélas! et dès qu'il sera dépensé , je veux changer de condition; car la solde est légère, et ce pays est si pauvre, si pauvre...
FRÉDAGE.
Qu'il n'y a rien à prendre.
ARVIDE.
Que la peste ou des rhumatismes.
FRÉDAGE.
Ce n'est pas assez.
ARVIDE.
Bien obligé, c'est trop... Et toi, Frédage , qu'as-tu fait? Qui t'amène en Suède ?
FRÉDAGE.
Il y a quinze ans à peu près, j'ai rendu au ro» Cliristiern un service... pour lequel il m'a largement récompensé.
ARVIDE.
Il y a quinze ans!. . C'était à l'époque des premières guerres et de la mort d'Éricson-Wasa.
FRÉDAGE.
C'était précisément de ce temps-là. J'allai alors en Italie, où je dépensai noblement mes florins danois.
ARVIDE.
Je me souviens : c'est alors que je te connus
FRÉDAGE.
Ruiné bientôt, je voulus reconstruire ma fortune ,. et je travaillai à recomposer des poisons que je vendis fort cher... aux princes de Venise, de Toscane et de Calabre... Mais, après m'avoir donné leurs secrets et leur argent pour ma science, les princes m'ont chassé.
ARVIDE.
Les ingrats!
FRÉDAGE.
Je me suis alors retiré en France. Mais là, mon ami, pour les empoisonneurs...
ARVIDE.
C'était la morte saison.
FRÉDAGE.
Complètement. Je fus alors forcé de revenir en Suède, où le roi m'a accueilli, et je suis devenu le confident, l'intendant secret d'Olaus, son ministre et son médecin.
ARVIDE.
C'est une bonne condition. .
FRÉDAGE.
Mais je vais la perdre sans doute.
ARVIBE.
Et comment ?
FRÉDAGE.
Le roi Cliristiern est, tu le sais, affligé d'une maladie chronique qui réclame les soins continuels et le dévouement d'un médecin, il a fait le sien premier ministre, lui permettant de fouiller à pleines mains dans le trésor, afin que le médecin fut interressé à prolonger la vie de son roi pour
CHRISTOPHE LE SUEDOIS
conserver celte admirable position qu'il perdrait indubitablement le lendemain de la mort de son maître; mais Olaiis, avare, parcimonieux et grand voleur, est maintenant possesseur de cinq cent mille florins ; et comme il craint toujours les capricesdu roi. ..les révolutionsdu peuple, il se trouvait assez riche pour mener désormais une bonne vie et se préparer à fuir avec son trésor, quand le roi s'en est aperça.
ARVIDE.
Diable !
FRÉDAGE.
Le roi, qui avait permis le vol et le luxe, n'avait ni permis ni prévu l'épargne ; il s'est alors souvenu que la déportation entraînait la confiscation et pensant qu'avec les florins d'Olaûs il achèterai aisément le dévouement d'un nouveau médecin...
ARVIDE.
Il a déporté OlaUs.
Non; mais il a juré de le faire, ce qui me laisse pour toute perspective le titre de confident secret d'un ministre en disgrâce.
ARVIDE.
C'est triste.
FRÉDAGE.
Et surtout peu lucratif.