AVIDE
Mais si l'exil n'est pas signé, on peut peut-être faire changer les dispositions du roi.
FRÉDAGE.
Et c'est pour en arriver là que je cherche ce paysan.
ARVIDE.
Je ne comprends pas.
FRÉDAGE.
Et moi je comprends à peine ; il y a dix jours environ qu'un paysan, après une inconcevable persévérance, parvint jusqu'à moi et me supplia de remettre au ministre un grimoire illisible; je le fis. Olaiis passa toute la soirée à le lire, le relire, et ne m'en dit rien. Le lendemain, le paysan revint; et comme je trouvai ce manuscrit sur la table, je le lui rendis et le chassai, croyant délivrer ainsi le ministre d'un importun, d'un mendiant ou d'un fou. Mais quand Olaus en fut instruit : «Malheureux s'écria-t-il; de ce grimoire dépendait peut-être mon salut, le lien, notre fortune enfin... Ce paysan, oii est-il? je ne sais; d'où vient-il? A son langage, à son misérable costume , je le crois habitant des environs de Geval ou d'Hédémora. Cours vite, me dit-il; trouve cet homme ; voilà cent florins, donne-leslui pour ce livre, et promets-lui-en, s'il le faut, trois fois autant.» Je partis le même jour, et me voici.
ARVIDE, vivement, en se levant, Avecles cent florins?
FRÉDAGE.
Hélas! Arvide, l'homme est faible souvent.
ARVIDE.
A qui le dis-tu? Tu les as joués en chemin.
FREDAGE.
Joués et perdus.
ARVIDE.
La chance est quelquefois mauvaise.
FRÉDAGE*.
A qui le dis-tu? [Il se lève.) Si bien que voilà ma position présente : il me faut l'homme d'abord, et le grimoire ensuite; et pour acheter l'un ou l'autre...
ARVIDE.
Tu n'as plus que les florins qu'on t'a dit de promettre.
FRÉDAGE.
Voilà tout ce qui me reste.
ARVIDE.
C'est une mauvaise monnaie Mais quel est ce grimoire?
Oui, qu'est-ce? je me le suis toujours demandé.
ARVIDE.
Mais tu l'as vu, toi?
FRÉDAGE.
J'ai vu sur quelques pages des dessins de montagnes, des plans géographiques , puis beaucoup d'écriture que je n'ai pas lue. Est-ce un vieux manuscrit déterré? est-ce un plan de bataille, de conspiration ? qu'est-ce enfin ? Ohl si je le savais!
ARVIDE.
Il faut le découvrir.
FRÉDAGE.
Et comment?
ARVIDE.
En faisant causer le père André, le bûcheron, qui va sans doute rentrer avant peu avec Marguerite sa fille.
FRÉDAGE.
Non; ils pourraient soupçonner qu'on y attache; autant d'importance... Si je pouvais me cacher ici et surprendre leur conversation... Oh! oui, je saurai tout; car un papier qui vaut cent florins pour eux doit fort inquiéter de misérables gens comme ceux qui consentent à vivre ici... Mais où me cacher?
ARVIDE, désignant la petite porte par laquelle il est entré en scène.
Tiens, au haut de cette échelle est un grenier dans lequel on met les provisions quand on en a; mais la famine en a chassé les provisions, et j'y ai souvent passé la nuit; on y dort mal , mais on entend très-bien. Du monde... c'est André; le voilà sur la route.
FRÉDAGE, montant l'échelle.
J'entre là... toi, ne retourne pas à la ville.., reste aux environs, j'aurai besoin de toi.
ARVIDE.
Oui, je resterai près d'ici.
FRÉDAGE, ouvrant la porte.
Dieu!... mais on ne peut pas entrer debout làdedans.
■ Fredaoe, Ai vit). •
MAGASIIN THEATRAI..
ARVIDE.
Non; mais on a droit de s'y asseoir.
FRÉDAGE, au haut de l'échelle.
Te souviens-t-il, Arvide, du temps où les marches de mon palais de Reggio étaient de marbre rose?
ARVIDE.
Les temps sont bien changés, mon ami.
FRÉDAGE.
Hélas !
ARVIDE, montant l'échelle.
Dépêche-loi, et bon voyage. [FrCdage entre; Arvide ferme la porte et redescend. ) C'est égal, il y a dans tout ceci quelque chose de sérieux et de mystérieux dont je veux voir la fin... Qu'est-ce que ce grimoire?... je veux le savoir aussi, moi... Voici André... par où sortir?... Ah! cette fenêtre...
Il met un liane près de la fenêtre et sort, l.indis qu'André' dit la premier mot dans la coulisse.
^ENE V.