‹ Magasin théâtralChapitre 617 sur 1711 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

FRÉDAGE, GUSTAVE.

GUSTAVE*

Eh bien! ce repos vous a-t-il soulagé?

FRÉDAGE.

Oui, mon prince...

GUSTAVE

Pourtant la pâleur est restée..:

FRÉDAGE.

Elle s'en ira, maintenant que l'inquiétude est détruite.

GUSTAVE

La lecture de la proclamation que nous avons signée vous convaincra complètement de votre glorieux succès.

FRÉDAGE.

Vous êtes généreux...

GUSTAVE

Généreux! Je ne suis pas assez puissant pour pouvoir être juste avec vous!

FRÉDAGE.

Si, mon prince ; car vous m'avez promis votre amitié.

Oui, monsieur; et j'allais vous trouver pour vous en donner une preuve, en vous priant de me remplacer ici quelques heures; si, pendant mon absence, des malheureux venaient pour me demander justice et protection...

FRÉDAGE.

Votre absence, dites-vous?...

GUSTAA^E.

Oui, mon cheval m'attend, et je vais m'éloigner pour deux heures peut-être... Oh! ce pays est rempli pour moi de bien chers souvenirs, et je veux, en le traversant, vivre deux heures seulement de la vie de l'homme et non pas de celle du chef ou du conquérant... Nous venons d'achever nos examens dans la montagne... ce soir, je repartirai pourStockholm; mais je suis à deux lieues d'une cabane dans laquelle j'ai laissé jadis un vieillard, un jeune homme et une jeune fille que j'aimais, etque j'aime encore d'amour ; et je veux arriver chez eux comme l'ouvrier, leur ancien ami devenu soldat ; je veux retrouver leur amitié pure et désintéressée d'autiefois, et leur dire seulement en les quittant: Que souhaitez vous? Parlez... je suis Gustave Wasa... Oh! ncst-ce pas que je vais être heureux?

* Gustave, Fiédage.

mt.

«is

FREDAGE, inquiet.

Oui, mon prince; mais vous dites à deux lieues d'Hédémora, et les environs en sont complètement déserts : sur quelle route est donc cette cabane?

GUSTAVE

Sur la route de Geval.

FRÉDAGE, à pari.

Grand Dieu!

GUSTAVE

Vous la connaissez, sans doute?

FRÉDAGE.

Bien au contraire, je n'y vois aucune habitation.

GUSTAVE

Il y en a une, monsieur; car j'y suis entré jadis, fugitif, exténué, mourant, et l'on m'y a sauvé la vie; et cette cabane fut pour moi non seulement un asile, un refuge, mais presque une pro" vidence.

FRÉDAGE.

Comment cela?

GUSTAVE

Vous allez le comprendre : la nuit même de la trahison de Peterson, j'étais entré dans cette cabane pour y confier mon secret au fils de la maison, quand Éric Banner vint m'y annoncer notre mauvaise fortune; épouvanté, cerné, je m'emparai de la cape et du bonnet de Christophe endormi. {Frédagc fait un mouvement.) Je me jetai sur la route de Geval.

FRÉDAGE , vive'ment.

Et alors?

GUSTAVE

Alors je fus découvert par je ne sais quel espion, qui, m'attaquant traîtreusement, me frappa d'un coup de poignard dans la gorge et me laissa pour mort. {Montrant son cou.) Voyez, monsieur, l'énorme cicatrice.

FRÉDAGE.

Oui, la blessure devait être profonde.

GUSTAVE

Oh! celui qui me l'a faite a bien cru m'avoir tué.

FRÉDAGE.

Je le pense; mais je ne vois pas, jusqu'à présent, ce qu'il y avait de providentiel.

GUSTAVE

Et ne comprenez-vous pas que, si je ne fusse venu, cette nuit-là, dans la cabane, j'eusse été arrêté dans les mines et conduit à Christiern?

FRÉDAGE.

Mais ce coup de poignard valait bien une arrestation.

GUSTAVE

Ce coup de poignard?... Mais sans cela, je n'eusse jamais été vainqueur, ni vengeur, ni vengé, car trois cents soldats courageux m'attendaient à la vallée de Geval, et déjà la nouvelle de la trahison les avait découragés. Les prévisions et le calcul avaient remplacé chez eux le fa nalisriic et la colère, et le courage diminuait

quand le danger grandissait. Mais, après une heure d'évanouissement, je m'étais traîné jusqu'au rendez-vous, et quand j'arrivai pâle et ensanglanté, quand le fils du sénateur se dressa mourant et traîtreusement blessé, il n'y eut plus qu'un cri de vengeance : le calcul et la crainte disparurent, l'exaltation se réveilla furieuse, et mes trois cents guerriers, ranimés et me portant à leur tête, prirent en cinq heures trois villes et deux villages. L'ardeur de leurs attaques effrayait la lâcheté, enflammait le courage ; la vue de mon sang qui m'inondait m'attirait pour soldats les Suédois indignés ; si bien qu'après avoir, au lever du jour, commandé trois cents hommes, quand le soleil se coucha, j'en commandais dix mille. Le reste, vous le savez : dix-sept jours de trêve on guéri ma blessure, et j'ai conduit mon armée triomphante jusqu'au palais de Stockholm. Mais sans la cabane d'André, sans cette cape, sans ce coup de poignard, que serais-je maintenant?... prisonnier, fugitif ou mort. Vous voyez bien, monsieur, qu'il y a eu dans tous ces hasards que le sort semble avoir préparés d'avance quelque chose de divin, de miraculeux, ou tout au moins de providentiel.

FRÉDAGE.

Oui, sire... et vous devez presque de la reconnaissance à celui qui vous a frappé.

GUSTAVE

Non, monsieur, non : j'honore toujours, quels qu'ils soient, les caprices du sort; mais je pèse à part les actions de chaque homme... et pour toute action lâche je veux un châtiment. Celui qui m'a frappé dans l'ombre était infâme et lâche , n'estce pas ?

FRÉDAGE, embarrassé.

Oui, prince.

Et tout lâche doit être écrasé sans pitié... Mais je ne veux songer à cette heure ni à la haine ni même à la justice : je veux courir sur la route de Geval... A bientôt...

FRÉDAGE, l'accompagnant.

A bientôt, mon prince... pendant deux heures, 1 soyez heureux. "

GUSTAVE

Je vais l'être.

Il sort parla galerie du fond. Frc'dage i-edcscend la sclhu aprùs l'avoir suivi des yeux.

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