‹ Magasin théâtralChapitre 619 sur 1711 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

FRÉDAGE; puis A>'DRÉ.

FRÉDAGE.

Allons, je ne puis être vaincu avant la fin du combat... Il me semble que mon énergie revient parce que je vois le danger plus en face... Et le régent m'a donné deux heures. .. Oh ! si tu ne me reconnais pas d'abord, Wolgann, je me ferai bientôt reconnaître; car je veux savoir aussitôt si tu as une preuve contre moi... Et s'il en est ainsi, le poignard d' Arvide est prompt et sûr... Et tous ceux qui voient ensevelir un cadavre aujourd'hui maudissent et accusent la peste en bénissant Frédage, qui a promis delà détruire. [Apercevant WoUjann.) Le voici... Approche, vieillard...

FréJage, Severia.

ANDRÉ, l'examinant.

Vous n'êtes pas le régent, vous!...

11 veut se rclirer.

FRÉDAGE*.

Non; mais pendant son absence, car il est absent, le régent m'a chargé de l'interroger. ANDRÉ , se rapprochant.

Avant tout, écoutez-moi... Ma fille est restée là, dans une chambre de l'abbaye.. . Quel que soit le résultat de mon interrogatoire , vous savez qu'elle est innocente, elle, et...

FRÉDAGE, V interrompant.

Elle sera respectée... je m'en charge; et, tu le sais, Wolgann, je ne perds pas tes enfans, moi... je les sauve.

ANDRÉ, surpris.

Que voulez-vous dire?...

FRÉDAGE.

Qu'il y a quinze ans, ton fils se mourait dans le château Saint-Jean ; qu'alors tu fis appeler un médecin...

ANDRÉ, surpris.

Et ce médecin... Je vous reconnais I C'était

vous ?

FRÉDAGE, le fixant.

C'était moi...

■Vous!... vous, qui vous êtes si promptement arraché à nos remerciemens.. . ou plutôt à la vue de nos désastres! car c'est alors que le sénateur s'empoisonna... C'est dès lors que date ce grand malheur, qui a, depuis quinze ans, tant pesé sur ma vie.

FRÉDAGE.

Oui, c'est dès lors qu'on le condamna et que l'on te marqua de cette tache de déshonneur que tu veux effacer aujourd'hui en apportant des preuves de ton innocence, n'est-ce pas?

ANDRÉ

Des preuves? Je n'en ai pas... j'ai la force de ma conscience... et la conviction que le sénateur s'est empoisonné.

FRÉDAGE.

Mais, malheureux, le prince Gustave ne consentira jamais ni à croire ni à avouer que son père s'est tué.

ANDRÉ

Alors, je lui dirai : Prince... je ne peux plus vivre ainsi... moi, je veux vivre innocent pour tous... ou mourir condamné... Jugez et décidez!

FRÏÎDAGE, ô part.

11 n'a pas même un soupçon 1

ANDRÉ

Quand pourrai-je paraître au tribunal?

FRÉDAGE.

Avant de te livrer, as-tu bien calculé les chances?...

ANDRÉ

Je ne tiens pas assez à la vie pour cela.

FRÉDAGE.

Mais ta femme ?

ANDRÉ

Morte.

* Frciî.Tge, Viuire.

no

FREDAGE.

Et ton fils?

ANDRÉ

Déporté par l'injustice de Christiern.

FRÉDAGE.

Comme tant d'autres... Qu'avait-il fait?

ANDRÉ

Ce qu'il a fait? Si je vous le disais, viendriez- ■vous à son secours , vous qui l'avez autrefois si généreusement sauvé?

FRÉDAGE. •

Tu le sais, j'ai fait mes preuves...

ANDRÉ, hti serrant la main.

C'est vrai ; et je veux vous le dire, à vous, qui m'avez autrefois tendu une main secourable, à vous, qui avez autrefois arraché mon enfant aune mort certaine ! Oh! oui, je veux vous le dire, à vous, le seul au monde de qui j'ai reçu dans ma vie une preuve de dévouement, et que je retrouve à la droite du régent, de qui j'attends justice... Vous me la ferez faire, n'est-ce pas?

FRÉDAGE.

Quel fut donc son crime?

ANDRÉ

Son crime est d'avoir, pendant cinq années , exposé sa vie tous les jours... Son crime est d'avoir voulu chasser la peste, d'avoir voulu donner des moissons à son pays stérile et du pain à ses habitans affamés !

FRÉDAGE.

Que dis-tu?

ANDRÉ

La vérité... Vous frémissez, je le vois... en apprenant que la pensée d'une victime emporte des ■voleurs au triomphe. Et comprenez-vous, maintenant, pourquoi Wolgann vient se livrer sans preuves?... C'est qu'il espère aussi comparaître devant les juges assemblés, les juges qui le condamneront peut-être à mort, mais qui ne pourront pas l'empêcher de leur crier en plein tribunal : Suédois, on vous a trompés : l'auteur du livre que vous appelez divin, c'est mon fils déporté; et le traître à qui vous allez confier six mille de vos soldats... les fera périr tous : oui, les neiges les engloutiront ; car la montagne n'obéira qu'à celui qui a eu la force de s'en faire le maître... et celui-là, c'est mon fils... mon enfant, volé, déporté... Et si l'on me condamne alors, quand ma tête tombera devant la foule, la foule silencieusement laissera couler une larme, en disant : Il ne pouvait être coupable, lui, qui est venu se livrer, mourir pour révéler la vérité, lui qui a donné son sang pour épargner le nôtre... Et la foule redemandera mon fils, qui reviendra, glorieux et réhabilité, reconquérir sa place et sa grandeur, remplacer le père impuissant auprès de sa pauvre sœur abandonnée... Et quand, du haut descieux, moi, je verrai tout cela... loin de me plaindre d'une destinée passée... je veux dire à Dieu : Merci, Seigneur ; veillez sur mes enfans !

FRÉDAGE.

Mais sous quel nom te cachais-tu donc en Suède ?

ANDRE

Sous celui d'André.

FRÉDAGE.

André î...

ANDRÉ

Oui; mais aujourd'hui je suis "Wolgann l'accusé, qui vous demande, à vous, que vous hâtiez son jugement... {Cris au dehor^.) Quels sont ces cris?

FRÉDAGE, courant à la fenêtre.

Je ne sais.

ANDRÉ

Sans doute, ils annoncent le retour du régent...

FRÉDAGE, Épouvanté.

Déjà!

Je veux le voir...

FRÉDAGE, lui barrant le passage.

Attends, malheureux ! tu te perds.

ANDRÉ

Que m'importe , si je sauve mon fils?

FRÉDAGE.

Tu ne le sauveras pas.

ANDRÉ

Et pourquoi?

FRÉDAGE.

Pourquoi? parce qu'il est mort.

ANDRÉ

Mort!...

FRÉDjVGE.

Oui, mort... et la preuve, la voici!... Tiens, prends cette lettre de Nederbi l'amiral ; vois, elle annonçait à Christiern le bombardement des galères, et la mort de tous les déportés. ANDRÉ, pleurant.

Mort! mon Christophe!

FRÉDAGE.

Je ne dois plus te le cacher dans ce moment suprême; évite la vue du régent, qui ne croira jamais au suicide de son père ; va m'attendre dans cette chambre... viens, je te ferai fuir... viens, et tu béniras ma prudence... Va donc! (C/'!u«.) Voici le régent. ..viens donc!... Mais tu veux donc faire Marguerite orpheline?

ANDRÉ, comme se réveillant.

Ma fille!...

FRÉDAGE.

Pitié pour elle!., . Voici le régent, fuis.. .Mais va donc ! va donc !

m'enlraîne car la porte de gauche au moment où Gustave paraît au fond , entre et s'assied tristement Aussitôt Frédage reparaît et ferme la draperie qui est devant la porte.

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