‹ Magasin théâtralChapitre 822 sur 1711 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LORENZO, MATTEO, qui sortent d'un groupe et setrouvent surle dci>ant duihcâlre.

MATTEO. Je vous jure, seigneur, que votre pourpoint fait un mauvais pli , <it que votre épée est de travers.

LORENZO. Que m'importe! (A part.) Je ne vois pas Francesca.

MATTEO. Comment que vous importe ! . . . Au moment où vous allez paraître devant la reine, dont la faveur dispose de votre existence ? Tout dépend avec les femmes du premier coup-d'œil ; leur jugement se rend en un mstant sur ceux que le hasard leur présente , et comme là réflexion seule pourrait lemodifier, vous comprenez que c'est un jugement sans appel.

LORENZO. Eh ! qu'ai-je besoin de la faveur de la reine? j'attendrai que je l'aie méritée par mes services.

MATTEO. Vouloir parvenir par des services , c'est inutile , si l'on a affaire à des ingrats... C'est toujours bien long avec les princes ; vous avez des chances pour arriver plus vite... Laissez-moi serrer votre ceinturon, de grâce...

LORENZO. Et que diable as- tu donc pour me tourmenter ainsi? Laisse-moi.

MATTEO. Négliger de pareils avantages, avoir tous les droits d'être ambitieux , excepté l'ambition.

LORENZO. Et quels droits puis-je avoir d'être ambitieux, moi, pauvre gentilhomme à qui mon père n'a laissé que son nom et sou épée?

MATTEO. Vous oubliez sa bonne mine , et n'est-ce rien par les fantaisies royales qui courent?.. Une femme sur un trône, voyezvous, ce n'est jamais qu'un interrègne de mari ou d'amant plus ou moins prolongé. Je m'y connais, je suis du temps de la reine Jeanne I'^ , dont celle-ci ne portera pas en vain le nom. Jeanne I"= eut de bon compte quatre maris, presque tous... infortunés, ce qui double les chances. Devenue vieille, elle adopta même un prince dans son besoin d'affections. Celle-ci n'a encore eu qu'un mari. . . unique. . . Vous voyez bien qu'il faut qu'elle se rattrape.

LORENZO, sans f écouter. Est-ce que Francesca ne viendrait pas ce soir? Moi qui depuis quinze jours n'ai pu la rencontrer?

MATTEO. Aussi la reine est-elle le point de mire de toutes les ambitions amoureuses... Les ambassadeurs des rois d'Angleterre , d'Aragon , de Chypre, la demandent pour les frères de leurs souverains. Il y a

aussi sur ies rangs Jacques de Bourbon, Lonite de la Marche, un prince français qu'on dit fort bel homme, et je parierais que Jeanne II trouverait volontiers que sa noblesse est la meilleure. D'un autre côté, nos jeunes seigneurs veulent garder pour eux au moins la main gauche de la reine. \Is déploient tous un éclat de parure qui blouit, et le commerce des drapiers et des jrfèvres de Naples gagne cent pour cent au sexe de notre souveraine. Les qualités de Jeanne II servent merveilleusement la prospérité du royaume; mais si la reine avait une ou deux légères faiblesses, l'industrie nationale n'aurait plus rien à désirer.

LORENZO. Et si je comprends ton bavardage tu t'imagines que la reine va tomber amoureuse de moi?

MATTEO. Pourquoi voudriez- vous l'en empêcher?...

LORENZO. C'est cependant ce que je ferais si une aussi bizarre aventure était possible. Toute reine qu'elle est , toute belle qu'elle paraît, toute séduisante qu'on la dit, elle perdrait ses peines... Ainsi donc commence par ne plus perdre tes paroles.

MATTEO. Conunent! votre passion de jeune homme, que je croyais oubliée...

LORENZO. Mattco , je n ai qu'un mot à te dire... si jamais il t'arrive de douter d'un sentiment dont ma vie entière prouvera la force et la durée, malgré le regret ^ue j'aurais de me séparer du vieil écuyer de mon père, je te dirais : «Nous ne pouvons ))lus vivre ensemble... Je suis venu à la cour pour y retrouver Francesca ; je veux être présenté à la reine pour que son service me donne bientôt le droit de prétendre à la main de celle que j'aime. Francesca, t'est mon seul amour! Erancesca, c'est loute mon ambition... Jeanne II règne sur Naples , Francesca règne sur moi. Mes unis sont ceux qui m'aideront à l'obtenir, mes ennemis ceux qui se placeront entre elle et moi ; notre bonheur , c'est tout mon avenir; l'espérance que j'en ai, c'est ma vie... Je croyais que tu le savais, Matteo ; apprends-le donc si tu l'ignores, et songea me prouver que tu ne m'oublies pas.

MATTEO , à part. Allons... il est comme son père... Il faut avec ces gens-là que la fortune fasse toujours les premiers pas... c'est qu'elle finira par se lasser.. .

LORE^zo. Mais où peut-elle être?... je veux la chercher... la retrouver à tout prix.

il est trop tôt, ma présentation ne peut avoir lieu encore.

MATTEO. Mais si vous alliez la manquer!.. . Manqp-ir votre présentation , au tant vaudrait déserter...

LORENZO. Un jour de bataille...

MATTEO. Pis encore que cela... le lendemain, le jour des récompenses.

LORENZO. Je te dis qu'il faut que je la voie.

MATTEO. Laissez-moi m'informer de l'heure où la reine doit paraître... Promettez-moi de m'attendre.

LORENZO. Allons, je te le promets, et reviens vite. ..

3LATTE0. J'y cours. {A part.) J'ai assisté à onze présentations dans la famille ! . . . aucune ne s'est offerte sous d'aussi mauvais

auspices !

Il sort par la gauche.

MATTEO. Y pensez-vous, seigneur?.

quitter cette salle... au moment où la reine va y paraître...

LOUE\zo.Que m'importe?., et d'ailleurs

000908 0OOP0O0OQ0aC8OC80OCO080C«09P«>080«BOa

Page 1