SCENE VII
LORENZO, FRANCESCA, entrant rapidement pur le fond.
FRANCESCA. J'épiais le moment où vous seriez seul... j'ai la tête perdue... nous sommes à jamais séparés, Lorenzo?..
LORENZO. Francesca, que dites-vous...
FRANCESCA. On veut me marier...
LORENZO. Nommez-moi celui auquel on vous sacrifie , et bientôt il n'épousera plus personne!...
FRANCESCA. Vous ne savez pas tout encore, Lorenzo; si je ne l'épouse, je suis vouée au cloître par ma mère... oui, ma mère... elle avait condamné elle-même d'avance ma destinée... ses volontés suprêmes , écrites , déposées entre les mains de l'archevêque, sont un titre qui me perd ! Oh ! ce dernier coup , en m'ôtant la foi , m'a ôté l'espérance... je ne crois plus à rien , même à vous , Lorenzo ; puisqu'elle m'avait sacrifiée, elle, vous pourrez bien me trahir, vous!
LORENZO. Moi],., vous trahir!... Ohi ma voix seule ne dément-eUe pas cet affi'eux soupçon!
FRANCESCA. H y a une autre voix en moi qui le crie... Dieu fasse du moins que ce ne soit qu'après ma mort!
LORENZO. Ecoutez , Francesca , nous avons chacun au doigt un anneau à nos armes, un présent réciproque de notre amour: si jamais je vous trahissais, que celui que vous portez me soit remis! et ce sera l'arrêt de ma mort ! Mais je roiigk
JEANNE DE NAPLES
dëjà de me justifier Que faire? Vous
n'avez nul espoir de fléchir votre oncle ?
FRANCESCA. Prières, larmes, tout a été mutile, il me faudra plier et périr sous le joug...
LORENZO. Mais lorsque ceux à qui le ciel nous confie nous font de leur autorité sainte le joug le plus odieux , n'est-il pas permis de le briser?... Les droits dont ces protecteurs abusent violemment ne passent-ils pas à ceux qui savent mieux nous aimer?... Francesca, ne suis-je pas déjà votre époux. . . vous pouvez fuir avec moi?...
FRANCESCA. Fuir avec vous... déshonorer mon nom, ma famille... Oh ! jamais , jamais!... Ma tête, affaiblie par quinze joursde lutte, par tautd'horribles secousses, ne peut mûrir un projet, ne peut même enfanter une idée!.. . Tout-à-l'heure, seule avec mon tuteur , dans cette galerie qui donne sur la mer, je me suis jetée à ses pieds... 11 a été inexorable... alors je lui ai montré les flots, il a ri, l'insensé!....
LORENZO. Mais vous n'avez donc pas dit à ce prétendant que vous ne pouviez être à lui?...
FRANCESCA. Je lui avais écrit avant de savoir le nouveau malheur auquel je suis vouée ; cette lettre était restée deux jours sur moi sans que j 'osasse l'envoyer ! . . . Tout-à-1'lieure , incertaine , éperdue , à tout hasard, je viens de la lui fane remettre... Mais elle ne servira qu'à l'irriter . . Mon mariage est un degré pour son ambition, il n'y renoncera point... D'ailleurs ce n'est plus que le moindre de mes périls...
LORENZO. Mais son nom!... le non» de cet homme!...
FRANCESCA. Grand Dieu ! je l'aperçois. . . Il tient entre ses mains... oui... c'est ma lettre... il la froisse avec colère... Ah! je comprends...
LORENZO , remontant un instant la scène. Quoi ! c'est Sforza... Ah! il vient par ici...
Un page passe sur le côte' par la gauche.
FRANCESCA. Prospero, noli'e page... où pas- tu ?
PROSPERO. De la part de votre oncle mander la supérieure de Sainte-Apolline , l'ai'chevêque réclame sa présence.
Il sort par le fond.
FRANCESCA Allons , tout est dit , je suis condamnée. C'est une réponse à ma lettre.
LORENlO.Que vous a dit ce page ?
FRANCESCA. Rien ! oh ! rien ! qui puisse TOUS inquiéter !... Rassurez- vous, Lorenzo! Oui, d'un côté Sforce qui approche tou- •<Miw furieux... de l'autre mon oncle au»
s'entretient avec l'archevêque... Allons toute espérance est perdue ! . . .
Elle fait quelques pas d'un aîr égaré.
LORENZO. Vous sortez ! ( ^ part.) Elle ne peut rester témoin de mon entretien avec Sforce... {Haut.) Mais nous nous reverrons bientôt?
FRANCESCA. Je l'espère !... {A part.) Les voilà qui approchent.... plus de refuge! plus de ressources Adieu! adieu, Lorenzo!...
Elle sort précipitamment par le fond.
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