SFORCE, MARINO, UN SECRÉTAIRE
MARINO , cm secrétaire , sans voir S force. Connaissez-vous cet homme qui sort par la galerie ?
LE SECRÉTAIRE. Non, chancelier.
MARINO. Plus de doute , alors ; c'est celui qu'on voit s'attacher obstinément aux pas de la reine. Comment s'est-il introduit dans le château ? qu'on le suive et qu'on l'observe.
Le secrétaire sort.
SFORCE. Vous avez réclamé ma présence à la cour, me voici.
MARINO. Le connétable! ah! je savais bien qu'on n'en appelait pas en vain à votre dévouement pour la reine et pour l'état ! . . quels que soient les dangers qui
JEANNE DE NAl'LES.
nous menacent, je crois encore à notre salut avec un si glorieux auxiliaire ; cependant la tâche est difficile et périlleuse : vous savez quel est l'attachement de la reine pour cet obscur gentilhomme , cet ingrat Lorenzo , infidèle à une douleur encore bien récente...
SFORCE. Oui; il y a un an, après la mort de Francesca INIalacarne, tout le monde croyait Lorenzo inconsolable ; le vieux Fabricio, qui avait tyrannisé sa nièce vivante, avait succombé aux remords et au chagrin de sa perte... Lorenzo ne pouvait faire moins. Mais justement il a paru piquant à la reine de triompher de celte passion posthume; les femmes aiment tant à consoler... en général, et les reines, en particulier, veulent être toutespuissantes partout ; et , tandis que des princes lui offraient des royaumes en dot , tandis que nos plus beaux gentilshommes rehaussaient en vain leur bonne mine par des ajustemens dont le faste leur coûtait un patrimoine , la reine s'est éprise d'un pauvre jeune homme que ses larmes enlaidissaient, et que sa douleur empêchait d'être aimable. Elle a fait tous les frais auprès de lui ; aussi , comment voulez-vous que Lorenzo, qu'un peu de gloire militaire avait déjà consolé , ne finît point par être ébloui? le présent n 'est pas éternel , comment voulez-vous que le passé le soit?
MARlNO. Si cette passion n'avilissait dans Jeanne qu'une femme ordinaire , ma douleur serait encore immense, car ma vie lui était dévouée avant que l'état en réclamât sa part ; mais ce qui doit le plus m'armer contre cette préférence fatale , c'est qu'elle met la puissance et l'existence même de la reine en danger. Une foule de complots ont éclaté déjà, et chaque jour fait naître de nouvelles terreurs, .feanne n'emploie d'autres armes contre tant de périls qu'une confiance généreuse, poussée quelquefois jusqu'à la folie ; il faut à tout prix que Lorenzo tombe aujourd'hui , ou demain Jeanne et Lorenzo tomberont ensemble. La reine, j'en suis certain , peut encore quitter le favori sans rougir, mais il faut les séparer proinptement ; j'ai en vain épuisé les conseils du ministre, les prières de l'ami; je vous demande votre secours.
SFORCE. Et que voudriez-vous de moi pour servir vos projets?
MARINO. Un mariage digne et prompt peut seul rendre à Jeanne 11 son pouvoir et la confiante de ses sujets; plusieurs concurrens se préûentoni : un seul me
paraît réunir tout en sa faveur ; c'est un prince français de la maison de Bourbon, Jacques, comte delà Marche; sa réputation est éprouvée par dos victoires , son ame l'a été par des malheurs; c'est un grand capitaine , qui apportera en dot à la reine une épée qui la défendra, et non un sceptre qui ferait sans cesse plier le sien. Au reste, la noblesse, par mes soins, s'est rassemblée aujourd'hui pour supplier la reine de s'associer un époux ; c'est une dernière tentative. Veuillez prêter à cette juste réclamation d'un peuple entier l'autorité de votre nom : vous le savez , la noblesse, quoique se souvenant encore trop de votre naissance, se lève toujours à votre voix pour vous suivre ; c'est une habitude qu'elle a prise en campagne; connétable, nous n'avons plus d'espoir qu'en vous. Ah! promettez-moi que vous ne punirez la reine de ses torts à votre égard qu'en la sauvant. Promettez-moi, lorsqu'un seul appui nous reste , que la main la plus forte du royaume ne nous trahira pas à riieure du danger.
SFORCE. Seigneur chancelier... le connétable Sforce ne démentira pas aujourd'hui la conduite de sa vie passée.
MAUiivo. Ah ! ce mot me suffit : voici la reine qui vient de donner audience à l'ambassadeur d'Aragon ; tous les gentilshommes vont se trouver sur son passage , ne vous montrez pas d'abord , je vous appellerai quand il en sera temps.
Sforce sort'^ar la droite, les seigneurs entrent par le fond.
MARIXO , aux gentilshommes. Messieurs, espérons encore.. Leconnétable vient d'arriver pour s'unir à nous.
ALTAVILLA. Le connétable ici!., sa conduite sera une règle sûre pour la nôtre.