SCENE IV
LORENZO, JEANNE, dans la cahunc.
JKA^NE. Toujours triste, Loi'enzo.
LORENZO. Qui? moi?., mais non.
JEANNE. Oli I je ne me trompe pas.. . je suis reine de Naples, de Sicile et de Jéiusalem ; mes ennemis me disent puissante, et les femmes de ma cour même avouent c[ue je Suis belle... On croirait que mon amour devrait avoir le don de rendre un honnne bien heureux, puisque ma bienveillance semble déjà si précieuse... EU bien! non, et vous m'apprenez, Lorenzo, que le bonheur d'un homme est souvent plus difficile à faire que celui de tout un royaume... Vous m'aimez, vous le dites, je dois le croire pour mon excuse; mais il ne suffit pas que vous m'aimiez, il faut que vous soyez heureux et fier de me voir répondre à cet attachement. Lorenzo, il n'y a qu'une preuve de reconnaissance qui dédommage une femme de tous les sacrifices qu'elle veut faire à l'homme de son choix, c'est la félicité de cet liomme, et cette preuve-là, Lorenzo, vous ne me la donnez pas.
LORENZO. Qne voulez-vous, madame?
je suis en butte à tant d'ennemis...
JEANNE. Voyez-vous qu'tls l'emportent auprès de moi ?..
LORENZO. Tant de calomnies qui m'attaquent...
JEANNE. Est-ce que je les crois?
i.OR^'.NZO. On cherche à nous séparer.
JEANNE. Sommes-nous donc si loin l'un de l'autre en ce moment?
LORENZO. Mais mon bonheur esl-ilaus.si giand qu'il pourrait l'être?... Certes votre bienveillance me traite cent fois mieux que je ne le mérite... mais enfin l'amour d'une femme obscme eût fait peut-être plus encore.
JEANNE. Que vos ))lalntes soient justes on non, Lor-^ozo, ca n'est pas là le sujet
JKANJNE DE NAPLES.
de votre mélancolie, j'en suis ceitaint'.... et je veux savoii- la raison de celte tristesse.
LOUEIVZO. Mais en supposant qu'elle fût réelle, ne suffirait-il pas, pour la uîotiver, de la vôtre, qui me prouve que la reconnaissance du pauvre Lorenzo ne peut vous rendre tout ce que ses souffrances vous doivent d'adoucissement, tout ce que sa fortune vous doit de gloire?
JEANNE. Eh bien alors! dites-moi le fond de votre pensée, et je vous dirai la mienne.
LORENZO. Ma pensée...
JEANNE. Oh! j'ai peur que nous n'ayons la même... Lorenzo, je suis jalouse...
LORENZO. Jalouse, et de qui?,, et comment?., ai-je paru remarquer aucune des femmes qui composent votre cour? Voyez la belle comtesse d'Ortona; quand elle paraît à vos fêtes, tous les regards vous quitteraient poui- se tourner de son côté, si pour rivahser avec elle, vous n'étiez que reine. . . moi seiU , ai-je paru m'apercevoir qu'elle existât?..
JEANNE. Aussi n'est-ce pas d'elle que je suis jalouse... celle-là, ou aurait pu l'éloiyner avant qu'on eût eu le temps de l'aimer... mais pour la femme que je crains, ce parti est impossible.
LORENZO. Alors je tremble pour elle.
JEANNE. Oh! n'ayez aucune inquiétude; je voudrais l'atteindre que je ne pourrais pas.
LORJENZO. Elle est donc bien puissante?
JEANNE. Elle est morte.
LORENZO. Morte!..
JEANNE. Elle est plus qu'une reine vivante, et votre trouble , Lorenzo , me prouve que je ne me trompe pas... Oh! il n'y a pas de toute-puissance royale qui puisse combattre victorieusement un souvenir... N'est-ce pas qu'au fond des deux pensées qui nous dévoraient séparément en silence il y avait le même nom... Francesca !
LORENZO. Madame... Ah ! vous m'aviez promis de ne jamais prononcer ce nom
JEANNE. Qui se rattache à tant de regrets pour vous...
LORENZO. Des regrets... je ne puis en
avoir à vos côtés mais vous m'aviez
promis que jamais...
JEANNE. Aussi n'est-ce pas moi qui de nous deux l'ai prononcé la première.
LORENZO. Cependant mes lèvi'es n'ont pu s'ouvrir...
JEANNE. Lorenzo, vous oubliez vos rêves... Hier, dans le jardin du palais, accablé par la fatigue du jour, vous aviez succombé pendant quelques instans à un sonl-
I meil pénible... . je me suis approchée de vont, j'ai écouté vos paroles entreconjiées ; vous avez prononcé le nom de Francesca, et vous avez porté à vos lèvres un anneau.
LORENZO. Cela ne se peut î
JEANNE. Voici l'anneau que j'ai ôlé de votre doigt.
LORENZO. En effet, il n'y est plus.
JEANNE. Entre tous ceux qui chargeaient vos mains, mon instinct de jalousie ne s'est pas trompé, n'est-ce pas ?
LORENZO. Madame, rendez-moi cet ai>neau.
JEANNE. Jamais.
LORENZO. Oh ! il me le faut cependant: Cet anneau est un souvenir qui ne pent nuire à l'amour que je vous ai voué ; l.f conserver est un devoir qui ne gêne point ceux qui m'attachent à vous... c'est une relique d'une sœur, un talisman qui me fait pleurer quand mes larmes m'étouffent... rendez-le-moi, madame, rendez-lemoi !
JEANNE. Vous ne l'aurez jihis cet anneau; c'est tout ce qui survit de Francesca... de mon ennemie... je ne puis l'atteindre, elle... je détruirai du moins ce qui en reste.
LORENZO, se le^Hint et saisissant i>iolemment Jeanne par le bras. Jeanne, prenez garde à ce que vous dites.
JEANNE, 5e le.uinl aussi. Comte Loren«o, si j'appelais en ce moment où vous portez violemment la main sur la reine de Naples, rien ne sauverait votre tête ; mais je serai plus clémente que vous, et je vous fais grâce.
LORENZO. Oh! pardon, mille fois pardon! ma colère est sans excuse... mais c'est que voyez-vous, madame, ce souvenir....
JEANNE. Oui, votre faute est sans excuse, Lorenzo, car vous avez déchiré sans pitié cette plaie qui me saignait incessamment au cœur... insensée, quand j'ai vu, il y a un an, votre désespoir, touchée jusqu'au foiid de l'ame, j 'ai voulu essuyer vos pleurs, j'ai voulu éteindre cette cruelle passion qui vous dévorait à mes yeux... j'ai cru pouvoir faire impunément les premiers pas... Aller au-devant de ce qui souffre, il mt semblait que pour une reine, ce ne pouvait jamais être déroger!... Malheureuse, qui ne comprenait pas qu'il y avait contagion dans l'amour et surtout dans ses lar mes!.. Oh! qu'elle est impitoyable cette jalousie du passé, cette maladie du souvenir, ce souci perpétuel et acharné de ce que vous ne savez pas... de ce qxie vous ne pouvez jamais savoir!.. Ah! je le sens,
je serai toujours la plus faible dans ma lutte avec cette image fatale que j'ai cru chasser de votre cœur et qui m'en exile à présent. . Elle me frappe impunément cette rivale, et je ne puis lui rendre ses coups... Moi, je vieillirai... elle sa pensée sera toujours jeune ! moi, je paraîtrai avoir des torts... elle n'en aura jamais, elle, elle est morte!.. 0 mon Dieu! tant de sacrifices, tant d'abaissement inutiles !.. pour ne pas obtenir de vous, même ce juste retour d'attachement qu'obtiendrait toute femme qui ne serait pas reine, qui ne serait pas noble, qui ne serait pas belle!.. Etre toujours immolée à un souvenir, à un fantôme qui attire l'amour et se dérobe à la
vengeance! O mon Dieu! si c'est là le
châtiment de ma faiblesse, il est trop cruel, mon Dieu, j'aime mieux la mort.
LOREivzo. Des pleurs!... des pleurs!...
ah! Jeanne pardonnez-moi, je suis un ingrat !.. un infâme !.. Faites grâce aux derniers soupirs d'une affection éteinte, qui ne se ranime que par le remords... Mais votre attachement, c'est tout mon bonheur, c'est tout mon orgueil!.. Ai-je pu oublier, grand Dieu! que, seul, noyé dans mes larmes, enseveli dans ma douleur , quand tout m'abandonnait, je vous ai vue apparaître... vous m'avez apporté la lumière dans la nuit, l'espérance dans mon abattement mortel, la vie dans mon tombeau...
vous êtes descendue exprès du trône pour relever ce misérable dont on fuyait la douleur comme un fléau!.. Oh ! mon existence comptée à vos genoux, heure par heure, mon sang répandu goutte à goutte pour vous, ne suffiraient point à vous payer de cette bonté d'ange que vous m'avez apportée de si haut !. . Ah! laissez-moi oublier que j'ai pu y répondre par une froideur ingrate, par de coupables ressouvenirs ! Oh ! dites-moi que vous me permettez démériter ma grâce, si vous ne voulez pas que je meure de honte à vos pieds, où vous m'avez permis de chercher toutes les consolations et toutes les douceurs de mon avenir.
JEANNE. Est-il bien vrai, Lorenzo?.. ce n'est pas envers moi que votre amour se trompe. .. et Francesca n'est plus pour vous qu'un souvenir?..
LORENZO. Pas même un souvenir, c'est un rêve.
JEANNE. Et s'il se pouvait, ce qui ne peut pas être , que ce rêve fût une réalité pour vous? je serais toujours votre préférée?.!.
LORENZO. Vous me verriez encore chev^ cher à vos genoux mon pardon !
Il babe la main de leanne. On entend des génÛMemens faibles h gaucbe du théâtre.
JEANNE. Qu'est-ce que cela?
LORENZO. C'est le gémissement d'un
être souffrant qui se réveille ou qui
meurt.
JEANNE. Mais nous ne sommes donc pas seuls et cette femme nous a trompés!... Holà ! à moi ! . . {Antonîa reparaît sur le seuil de la porte intérieure. ) Il y a quelqu'un ici qui a pu écouter notre conversation.
ANTONIA. Non, madame, il n'y a personne...
JEANNE. Nous venons d'entendre une voix plaintive... Comte Lorenzo, soulevez cette tapisserie... et voyez...
Lorenzo fait un pas vers la tapisserie, Antonia l'arrête.
* ANTONIA. Non, madame; arrêtez de grâce, je vais tout vous dire. Il y a là ma fille, une pauvre insensée qui dort ; elle est folle et endormie, madame... elle n'a pu vous entendre... elle est enveloppée et immobile comme un enfant, dans le manteau de mon mari... tenez, voyez vou»
même...
JEANNE, regardant. On ne voit pas ses traits... Oh! qu'importe après tout? une fille du peuple, il ne peut y avoir grand mal . . . {Bruit en dehors de la scène dans la campagne. Jeanne regarde par la fenêtre de la cabane.) Mais qu'est-ce donc?... une arrestation. .. un homme qui se débat... ceci paraît très-grave... Comte Lorenzo, allez, et revenez me dire ce que c'est... {Lorenzo sort; Jeanne donne une bourse à Antonia») Tiens, voilà pour toi et pour ta fille; tu n'as pas à te repentir, tu le vois , de l'hospitalité que tu m'as donnée.
ANTONIA, à part. Ah ! enfin elle va s'éloigner , je suis sauvée...
Francesca, pâle et éclievele'e, paraît sur le côté. La reine, qui s'était levée pour sortir, l'aperçoit et la contemple avec e'tonnement.
JEANNE C'est là ta fille?
ANTONIA, à part. Ah I malheur! {Haut.) Oui, madame, c'est ma fille.
JEANNE. Pauvre enfant !.. il y a dans ses traits une élévation qui n'appartient pas à la classe oti elle est née... la douleur est plus visible encore dans ses traits que l'égarement... c'est peut-être le désespoir en elle qui s'est changé en folie.... Qu'elle approche.
ANTONIA. Ah! mon Dieu!..
Elle fait approcher Francesca.
JEANNE. Je ne sais pourquoi l'iofortUIM
'*' Jeanne , Lorenzo , Aotonia
ÎEANNE DE NAPLES.
île celte jeune fille m'atuislc et m'épouvante.
ANTONIA, à part. Elle ne la connaît pas je respire...
JEAIVIXE. Je veux l'interroger.... si un éclair de raison pouvait la ranimer.. . Quels sont tes malheurs, jeune fille ?.. peut-être as-tu aimé sans être aimée?., peut-être astu été trahie par celui en qui tu te confiais.
Silence de Francesca.
ANTONIA. Oh I madame, ne persistez pas à l'interroger ; si elle parlait, son délire vous ferait mal.
JEANNE, à Anionia. Je m'en chargerai si tu veux; peut-être les médecins de Naples lui rendront-ils la raison.... Il y a avec moi un seigneur qui va revenir... et il sera de moitié dans mes bienfaits envers l'infortunée.
ANTONIA, à T^ar/. Un seigneur... il la reconnaîtra sans doute... {Haut.) Oh ! non, madame, non ! laissez-moi ma fille ; moi seule puis la guérir. . . J'entends du bruit. . . au nom du ciel, laissez-moi la cacher à tous les yeux... là vue d'un étranger pourrait augmenter son mal... peut-être une crise va la reprendre.. . Oh ! de grâce, madame, laissez-moi la ramener...
JEANNE. Eh bien! soit... après tout, les malheurs d'un enfant appartiennent à sa mère... et puis pourquoi chercher toujours la vue des larmes? je l'ai déjà éprouvé.... la souffrance est contagieuse pour qui veut trop s'en approcher.
ANTONIA. Enfin...
Elle disparaît à gauche avec Francesca.
LORENZO , rouvrant la porte. C'est un homme que l'on voulait arrêter, madame, et qui, en se défendant, a blessé le capitaine de vos gardes.
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