SCENE VII
LE CONNÉTABLE, JEANNE, ALTA- VILLA, membres du conseil d'état au fond.
JEANNE. Messieurs... messieurs... venez , oui... venez me faire raison d'un infâme, du comte Lorenzo, qui m'a trahie..,
SFORCE. Qui vous a trahie? madame, quel est son crime?...
JEANNE. Quel est son crime!... Eh quoi!... il est défendu, sous peine de mort , de sortir de la ville dans l'état de trouble où elle se trouve; ce qui serait infraction coupable à la loi dans un particulier devient infâme perfidie dans un dignitaire que ses fonctions rendaient responsable de ma sûreté et de celle de l'état... et le comte Lorenzo, chargéde mes bienfaits, accablé d'honneurs, attaché ici par tous ses devoirs , par tous ses sermens, déserte en secret et traîtreusement son poste, sans une raison, sans une excuse, sans un prétexte... Et vous me demandez quel est son crime!... oui, on me demande quel est son crime !
SFORCE. Ah ! si telle est la base de votre accusation, madame, oui, le comte Lorenzo est coupable; mais il ne l'est pas seul, à ce qu'il paraît... il a un complice que j'ignore... si par hasard ce complice, qui a favorisé et accompagné la fuite du comte, était dignitaire ou officier comme lui , il ne mériterait pas plus de grâce.
JEANNE. Oh! non! non!., quand je voudrais pardonner , mon fidèle chancelier s'y opposerait , Marino , implacable contre toutes les trahisons d'état , mais pas si implacable que moi aujourd'hui.
JEANNE DE NAPLES
SFORCE. Quelle sera la prison du comte Lorenzo ?
JEANNE. Qu'est-11 besoin de prison quand le crime est avéré? pas de geôlier, un bourreau...
SFORCE. Et quels seront ses juges?
JEANNE. Pas de juges, un préirel
SFORCE. Il faut pourtant qu'il soit jugé ; voulez-vous que le conseil d'état se charge de ce soin pénible?...
JEANNE. Le conseil d'état, soit... C'est dans son sein qu'il y a le plus de haine contre lui.
SFORCE. Lui et son complice s'il en a un...
JEANNE. Lui et son complice s'il eu a un... II croit, quand je fais tomber la tète de Lorenzo, que j'irai regarder à une autre.
SFORCE, s'approchant de Jeanne. Un mot, madame. Le droit de grâce vous reste toujours, et notre arrêt serait sans force peut-être devant les prières du condamné.
JEANNE. Je puis vous rassurer, écoutez... Je m'engage ici solennellement à renoncer à mon droit de grâce si Lorenzo et son complice sont condamnés par voire tribunal.
SFOnCC , s'aciançant vers leprie-Dieu, à gauche. Jurez-vous sur les devoirs et la foi royale , sur le salut de votre anie , que vous .le ferez aucune grâce, que vous ne ferez point évader le coupable , et que vous n'apporterez au cours de la justice , si terrible qu'elle soit, auciui retardement.
JEANNE , la main sur la Bible. Je jure sur mes devoirs et ma foi royale et sur le salut de mon ame , que moi , reine de Naples , je ne ferai aucune grâce au comte Lorenzo et à ses complices , quels qu'Us soient, après l'arrêt du tribunal; je jure que je ne les ferai point évader, et, pour plus de sûreté, pour vous prouver qu'il n'y aura ni rémission ni retard , que l'échafaud soit dressé à l'instant même, dans la cour du palais , et que l'exécution suive la sentence.
SFORCE , au majordome. Vous entendez ce qu'ordonne la reine, obéissez!... ( Un condottiere entre et parle bas à Sforze, A ^flr/.) Ahlenfinonnem'avaitpas trompé, et mahainemeguidait bien. (//^a«/.) Madame, votre vengeance ne se fera pas attendre, le comte Lorenzo et son complice, qui avaient échappé à la vigilance de vos hommes d'armes, n'ont pu tromper celle de mes fidèles condottieri } on les a arrêtés sur la route de Pouzzole, on les ramène.
JEANNE. Déjà ! {Romrant la leilie de Francesca.) Mais il m'avait trompée si in-
dignement 1 qu'il en soit comme il (^st dit, le cliâtiment est juste.
SFORCE. Voici le comte Lorenzo t-î sou. complice.
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SCEjNE VIII.
SFORCE, MARINO, JEANNE, L(Ju
RENZO, e/ALTAVILLA, au fond.
JEANNE. Grand Dieu ! Marino.
SFORCE , à part. Pour moi deux obstacles de moins , un concurrent et un ennemi frappés d'un seul coup.
JEANNE. Quoi ! vous, Marino ! maïs c'est impossible , vous n'êtes pas conipHce de Lorenzo ?
MARINO. Je suis son complice; moi seul ai signé et fait valoir l'ordre qui lui ouvrait les portes de la ville.
JEANNE. Non! cela ne se peut; vous, mon vieil ami , mon plus fidèle serviteur , vous n'avez pas violé si odieusement la loi
MARINO. Il y a de ces circonstances extrêmes où la violation de la loi (^st le .salut de l'état. Il y avait dans iXaples un favori..... un favori ! c'est le fléau d'un peuple , et j'ai dû l'éloigner à tout prix. J'espér;iis qu'il échapperait par la fuite et que j'expierais seul notre faute commune ; mais, puisqu'il est repris, il faut que nos tètes tombent ensemble!... rien ne peut nous sauver. Mais je meurs content, j'entraîne dans ma tombe tous les dangers de l'état.
JEANNE. Non!... non!... Marino!
vous ne pouvez être accusé, condamné, vous!... Il n'y a ni juge ni bourreaux pour un vieux et noble serviteur comme vous ! . . .
MARINO. Il y a des juges et des bourreaux pour tout dignitaire qui a trahi ses devoirs, et j'ai trahi les miens. Madame, il n'y a plus de foi publique , il n'y a plus de confiance possible au peuple dans sa reine, il n'y a plus un jour de règne assuré pour vous, si vous violez outrageusement vos sermens sacrés et terribles. Je suis encore chancelier, et, avant de quitter le:sceaux de l'état, jedemande, au nom de la loi, à sceller l'arrêt de mort du comte Lo renzo et de son complice!..
JEANNE Mou Dieu! mon Dieu!
me condamneriez-vous à un parricide !
MARINO. N'espérez donc pas me sauver madame; mais voulez-vous faire davantagt pour moi?... voulez-vous me donner \àus que la vie?... Faites choix d'un dt'fenseur qui vous protège contre Sforce, Sfoice l ambitieux , Sforce le traître.
SFORCE. Marino!..
MAGASUN THEATRAL.
HARINO. Oh! je n'ai pas peur de toi, Sforce , tu n'es que mon j uge ! . . . Où doue aurai-je le droit de parler haut, sinon le pied sur l'échafaud I...
JEANNE. Ah ! tant de douleur ! .'. . ma lète s'égare!
MARINO. Eh ! bien , messeigneurs du conseil d'état, vous êtes nos juges; qui vous empêche de nous interroger?
JEANNE , à part. Oh ! ils n'oseront peutêtre condamner!... Messeigneurs, vous pouvez juger les deux accusés, d'abord le chancelier. Je veux interroger le comte Lorenzo. Mais soyez tranquilles , l'un ne vous sera pas plus soustrait que l'autre!
MARINO, en sortant. Mon Dieu!.,, veillez sur elle!... {A Sforce.) Maintenant vous pouvez répondre à mes accusations par un arrêt !
SFORCE, le suivant. Mon règne commence d'aujourd'hui.
Sforce, Altavilla et les conseillers sortent, avec Icg liomuies d'aimes cpi emmènent Marino.
JEANNE, L0RENZ0;/j«/5 FRANCESCA.
Moment de silence.
JEANNE, à part. Pas un mot!... j'ai voulu savoir si quelque souvenir de mes bienfaits, si quelques remords battaient pour moi dans son cœur ! . . rien. . le silence! . . l'indifférence! (Haut.) Me direz-vous, comte Lorenzo, pourquoi vous avez voulu vous soustraire à mes bienfaits, et m'abandonner aussi cruellement , moi qui cependant vous dévouais ma vie, moi qui mettais air votre tête aventurière la coiu'onne de iant de rois? J'avais droit à plus d'égards , •hi moins, convenez-en.
LORENZO. Je ne nie point mon crime, et je suis prêt à l'expier.
JKANN'-E. Quel en était le but?...
LORENZO. Je ne puis le dire.
JF.ANNE. Vous n'avez plus rien dans le cœur de tout ce que vous juriez y ressentir pour moi?
LORi'.NZO. J'ai le sentiment de ma faute, et j'en attends le châtiment!...
JEANNE. Oh mon Dieu!... et malgré moi encore j'hésite à le frapper... et j'ai peur de le punir, lui qui a craint si peu dem'offenser!... Oh! s'il voulait demander sa grâce!... mais non, il est toujours im-
mobile et insensible! Ingrat!... 11 aimerait uîieux sa mon que mon pardon.
Brait aa dehors.
FRANCESCA. J'entrerai... j'entrerai... je veux parler à la reine!...
LORENZO. Quelle voix !... Francesca!...
JEANNE , acec /orce. Francesca?.,. Ah!
qu'elle entre. .. Francesca ! c'était la folle de Gapri.,.. Ah ! elle, m'a payé de m'a pitié pour elle comme Lorenzo de mes bien faits.
FRANCESCA. Grâce ! . . . pour le comte ! . . .
moi seule suis coupable de sa fuite !
Grâce!., pour le comte I... (Apercevant Lorenzo.) Lorenzo!... ah! c'est lui!...
LORENZO. Que viens- tu faire ici, malheureuse?...
FRANCESCA. T'épargner la mort !
LORENZO. Dis la partager. Ah! non!...
non, madame, ce serait pourtant trop horrible. N'est-ce pas , leine, que vous ne la frapperez pas ?. . .
JEANNE. Ah! enfin!... comte Lorenzo , je vous vois tremblant et suppliant à mes pieds ; vous retrouvez des larmes devant celle que vous avez trahie, pour sauver celle que vous aimez ; mais vous ne la sauverez pas !
LORENZO. Elle aussi!...
FRANCESCA.'^ Mais moi seule l'ai entraîné dans ce ciime, madame!,., grâce pour lui. Ah ! inexorable !... inexorable!... Lorenzo , nous sommes perdus
Elle se jette dans ses bras.
JEANNE. Oh! c'en est trop, j'aurais peut-être pardonné , si cet amour insolent ne fût venu outrager mes regards ; mais maintenant plus de grâce pour vous. Je sais qu'en vous frappant je frappe aussi mon vieux chancelier, que je commets un parricide; mais j'aime mieux ma vengeance que mon salut. Qu'on mène le comte Lorenzo au tribunal. Cette femme, qu'on s'en assure et qu'on attende mes ordres. ( On emmène Francesca et Lorenzo.) Allez ! allez!... oui ingrats, oui, vous mourrez tous deux l
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