LE COMTE DE LA MARCHE, JEANNE
LE COMTE. Non , madame, il^ ne mourront pas !
JEANNE. Comte!...
LE COMTE. Ils ne peuvent mourir, madame ; je vous avais dit que je revien-
* Lorenzo, Francesca, Jeanne.
JEAANt DE NAPLES.
drais aux heures de la mauvaise fortune , lorsque tout appui vous manquerait. Je ne croyais pas que cette époque fatale dût aussitôt arriver pour vous I Prêt à partir pour la France, je reparais en ce moment pour vous soustraire au plus grand danger qui vous ait jamais menacée. . . au crime. . . Reine, je sais tout, vous ne pouvez vous soudler d'un triple assassinat ; il faut faire grâce !
JEANNE. Je ne le puis, j'ai fait un serment sacré.
LE COMTE. Le serment d'un forfait ne peut l'être.
JEANNE. Me parjurer serait toujours un crime.
LE COMTE. Le parjure ne peut être un crime là où il est le repentir.
JEANNE. Mais je n'ai donc pas droit de me venger de Lorenzo que j'aimais tant et qui m'a trahie?
LE COMTE. Croyez- vous qu'en le punissant, vous vous consolerez? Ah I madame, plus ceux que nous aimons nous font de mal, et plus, en le leur rendant, nous le partageons... plus nous souffrons des coups que nous avons portés... Et à qui donc appartient la clémence, sinon à l'amour?... Croyez-moi, quand le cœur qui faisait vivre le nôtre nous trahit, la seule consolation qui reste, c'est encore de lui faire grâce. Reine, il ne se peut pas que vous trempiez vos mains généreuses dans un sang innocent ou précieux. Non, non, vous ne livrerez pas ainsi votre couronne à Sforce , votre peuple à Tanarchie , votre ame aux remords I
JEANNE. Ah! ilditvrai; ce serait affreux la vengeance, je le sens ; et maintenant , quand j'ai fait la blessure, je tremble devant le sang qui en va couler.. Oh! Dieu a été bien cruel de me prendre au mot de ma colère. . . On sort du conseil, je crois, la sentence est portée.
LE COMTE. Non, non.... rien encore,...
Courage, madame... songez à l'avenir.
JEANXE. L'avenir!., moi sur qui pèsent tant de douleurs et de honte.
LE COMTE. Tant de honte? et où est donc votre crime, à présent? Vous vous êtesapprochée d'un être malheureux; vous avez voulu essuyer ses larmes ; sa douleur vous a touchée; cette passion plaintive gagna votre cœur ; vous vous êtes laissé se duire à la souffrance.... N'était-oe pas là une noble excuse du généreux abandon de votre ame... aimant et vous croyant aimée, vous avez résisté chastement à ce penchant; voua avez voulu faire un obscur
gentilhomme roi, plutôt que de devenir sa maîtresse ; trahie par lui, enfin, vous allez lui faire grâce, et rendre le bienf-iit pour l'infidélité, la clémence pour la trahison... Qu'y a-t-il donc de si honteux iàdedans?.. Non, non, vous pouvez lever la tète encore, Jeanne II! On vous accuse, mais votre conscience n'écoute point les autres, et tôt ou tard elle sera écoutée de tous. Entre la douleur et le crime, vous avez pris le meilleur rôle, celui de souffrir noblement. Vous le continuerez. Prêt à repartir en France pour jamais, je veux que votre serment m'assure que je laisse à Naples une grande reine qui foulera aux pieds toutes les faiblesses du passé, et qui, désormais affranchie de généreuses et fatales illusions, va régner devant Dieu pour son peuple.
JEANNE. Ah ! comte, votre estime rend la vie à mon ame, mais elle ne peut lui donner l'espérance.
OLIVIER. Adieu, madame, je pars.
JEANNE. Oh! non, non, ne sortez pas... il me semble que vous emportez avec vou5 mon dernier salut... Que résoudre, mon Dieu ?. . Faites-moi oublier Lorenzo, mais laissez -moi le sauver du moins .Oh ! c'est impossible... Il y a là mon serment... mon serment terrible, devant lequel mon repentir se briserait en vain... mon serment que j'ai fait plus fort que moi et que je ne puis violer... Comte, vous partez... mais si je l'ordonnais, resteriez-vous?
LE COMTE. Si vous l'ordonniez... ah!
vous seriez bien impitoyable, madame.
Imposer de vous voir sans cesse à qui n'est aimé de vous.. . Il n'importe. J'aurais donné ma vie ce m?.tin pour vous sauver de l'attentat auquel vous étiez exposée. Ce danger est aussi grand maintenant, dispo- ' sez de moi.
JEANNE. Le conseil revient... Tarrêt est rendu... Oh ! ils n'auront pas osé condamner.