SCENE II
VAUTRIN, LAFOURAILLE.
Vautrin paraît en pantalon à pied , de molleton blanc , avec un gilet rond de pareille éloffe , pantoufles Je maroquin rouge, enfin, la tenue d'un homme d'affaires, le matin.
VAUTRIN
lafouraille ?
LAFOURAILLE.
Bionsieur.
VAUTRIN
OÙ vas-tu ?
LAFOURAILLE.
Chercher vos lettres.
VAUTRIN
Je les ai. As-tu encore quelque chose à faire?
LAFOURAILLE.
Oui, votre chambre...
VAUTRIN
Eh bien! dis donc tout de suite que tu désires me quitter. J'ai toujours vu que des jambes inquiètes ne portaient pas de conscience tranquille. Tu vas rester là, nous avons à causer.
LAFOURAILLE.
Je suis à vos ordres.
VAUTRIN
Je l'espère bien. Viens ici? Tu nous rabâchais, sous le beau ciel de la Provence, certaine histoire peu flatteuse pour toi. Un intendant t'avait joué par-dessous jambe : te rappelles-tu bien?
L'intendant? ce Charles Blondet , le seul homme qui m'ait volé! Est-ce que cela s'oublie?
VAUTRIN
Ne lui avais-tu pas vendu ton maître, une fois ? C'est assez commun.
LAFOURAILLE.
Une fois ? Je l'ai vendu trois fois, mon maître.
VAUTRIN
C'est mieux. Et quel commerce faisait donc l'intendant 7
LAFOURAILLE.
Vous allez voir. J'étais piqueur à dix-huit ans dans la maison de Langeac...
VAUTRIN
Je croyais que c'était chez le duc de Montsorel.
LAFOURAILLE.
Non ; heureusement le duc ne m'a vu que deux fois, et j'espère qu'il m'a oublié.
VAUTRIN
L'as-tu volé ?
LAFOURAILLE.
Mais, un peu.
Ihbien, comment veux-tu qu'il t'oublie?
LAFOURAILLE.
Je l'ai vu hier à l'ambassade, et je puis être tranquille.
VAUTRIN
Ahl c'est donc le même?
LAFOURAILLE.
Nous avons chacun vingt-ciuqans de plus, voilà toute la difiérence.
VAUTRIN
Eh bien! parle donc? Je savais bien que tu m'avais dit ce nom-là. Voyons.
LAFOURAILLE.
Le vicomte de Langeac, un de mes maîtres, et ce duc de Montsorel étaient les deux doigts de la main. Quand il fallut opter entre la cause du peuple et celle des grands, mon choix ne fut pas douteux : de simple piqueur, je passai citoyen, et le citoyen Philippe Boulard fut un chaud travailleur. J'avais de l'enthousiasme, j'eus de l'autorité dans le faubourg.
VAUTRIN
Toi ! Tu as été un homme politique?
LAFOURAILLE.
Pas long-temps. J'ai fait une belle action, ça m'a perdu.
Ah ! mon garçon , il faut se défier des belles actions autant que des belles femmes : on s'en trouve souvent mal. Était-elle belle, au moins, cette action ?
LAFOURAILLE.
Vous allez voir. Dans la bagarre du 10 août, le duc me confie le vicomte de Langeac ; je le déguise , je le cache, je le nourris au risque de perdre ma popularité, et,- ma tête. Le duc m'avait bien encouragé par des bagatelles, un millier de louis, et ce Blondet a l'infamie de venir me proposer davantage pour livrer notre jeune maître.
VAUTRIN
Tu le livres?
LAFOURAILLE.
A l'instant. On le coffre à l'Abbaye, et je me trouve à la tête de soixante bonnes mille livres en or, en vrai or.
VAUTRIN
En quoi cela regarde-t-il le duc de Montsorel ?
LAFOURAILLE.
Attendez donc. Quand je vois venir les journées de septembre, ma conduite me semble un peu répréhensible i et, pour mettre ma conscience en repos, je vais proposer au duc, qui partait, de resauver noire ami.
VAUTRIN
As-tu du moins bien placé tes remords ?
Je le crois bien, ils étaient rares à cette époquelà! Le duc me promet vingt mille francs si j'arrache le vicomte aux mains de mes camarades, et j'y parviens.
VAUTRIN
Un vicomte, vingt mille francs ? c'était donné.
LAFOURAILLE.
D'autant plus que c'était alors le dernier. Je
VAUTRIN
l'aiiu trop tard. L'intendant avait fait disparaître tous les autres Langeac, même une pauvre grand'mère qu'il avait envoyée aux Carmes.
VAUTRIN
II allait bien, celui-là!
LAIOURAILLE.
II allait toujours! Il apprend mon dévouement, se met à ma piste, me traque et me découvre aux environs de Mortagne, où mon maître attendait, chez un de mes oncles , une occasion de gagner la mer. Ce gueux-là m'offre autant d'argent qu'il men avait déjà donné. Je me vois une existence honnête pour le reste de mes jours, je suis faible. Mon Biondet fait fusiller le vicomte comme espion, et nous fait mettre en prison, mon oncle et moi, comme complices. Nous n'en sommes sortis qu'en regorgeant tout mon or.
VADTRIN.
Voilà comment on apprend à connaître le cœur humain. Tu avais affaire à plus fort que toi.
LAFOURAILLE.
Peuhl il m'a laissé en vie, un vrai Qnassier.
VAUTRIN
En voilà bien assez I H n'y a rien pour moi dans ton histoire.
LAFOURAILLE.
Je peux m'en aller?
VAUTRIN
Ah çà! tu éprouves bien vivement le besoin d'être là où je ne suis pas. Tu as été dans le monde, hier : t'y es-tu bien tenu?
LAFOURAILLE.
Il se disait des choses si drôles sur les maîtres, que je n'ai pas quitté l'antichambre.
VAUTRIN
Je t'ai cependant vu rôdant près du buffet, qu'as-tu pris ?
LAFOURAILLE.
Rien... Ah! si, un petit verre de vin de Madère.
VAUTRIN
OÙ as-tu mis les douze couverts de vermeil que tu as consommés avec le petit verre?
LAFOURAILLE.
Du vermeil? J'ai beau chercher, je ne trouve rien de semblable dans ma mémoire.
VAUTRIN
Eh bien ! tu les trouveras dans ta paillasse. Et Philosophe a-t-il eu aussi ses petites distractions ?
LAFOURAILLE.
Oh! ce pauvre Philosophe, depuis ce matin, se moque-t-on assez de lui en bas? Figurez-vous, il avise un cocher, très-jeune, et il lui découd ses galons. En dessous, c'est tout faux l Les maîtres, aujourd hui, volent la moitié de leur considération. On n'est plus sûr de rien , ça fait pitié.
A'AUTRIN, il siffle.
Ça n'est pas drôle de prendre comme ça ! Vous aliez me perdre la maison, il est temps d'en finir. Ici, pèreButeux! Holà, Philosophe! à moi, Fil-
de-soie! Mes bons amis, expliquons-nous à l'araiable? Vous êtes tous des misérables.
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SCEîSE m.
Les Mêmes, BUTEUX , PHILOSOPHE ei FIL- DE-SOIE.
BUTEUX
Présent! Est-ce le feu?
FIL-DE-SOIE
Est-ce un curieux?
BUTEUX
J'aime mieux le feu, ça s'éteint!
PHILOSOPHE
L'autre, ça s'étouffe.
LAFOURAILLE.
Bah ! Il s'est fâché pour des niaiseries.
BUTEUX
Encore de la morale, merci !
FIL-DE-SOIE
Ce n'est pas pour moi, je ne sors point.
VAUTRIN, à Fil- de-soie.
Toi ! le soir que je t'ai fait quitter ton bonnet de coton, empoisonneur...
FIL-DE-SOIE
Passons les titres.
VAUTRIN
Et que tu m'as accompagné en chasseur chez le feld-maréchal , tu as , tout en me passant ma pelisse, enlevé sa montre à l'hetman des Cosaques.
FIL-DE-SOIE
Tiens ! les ennemis de la France.
VAUTRIN
Toi, Buteux, vieux malfaiteur , tu as volé la lorgnette de la princesse d'Arjos, le soir où elle avait mis votre jeune maître à notre porte.
BUTEUX
Elle était tombée sur le marche-pied.
VAUTRIN
Tu devais la rendre avec respect; mais l'or et les perles ont réveillé tes griffes de chat-tigre.
LAFOURAILLE.
Ah çà, l'on ne peut donc pas s'amuser un peu? Que diable! Jacques, tu veux...
VAUTRIN
Hein?
LAFOURAILLE.
Vous voulez, monsieur Vautrin, pour trente mille francs, que ce jeune homme mène un train de prince? Nous y réussissons à la manière des gouvernemens étrangers, par l'emprunt et par le crédit. Tous ceux qui viennent demander de l'argent nous en laissent , et vous n'êtes pas content.
FlL-DE-SOIE.
Moi , si je ne peux plus rapporter de l'argent du marché quand je vais aux provisions sans le sou, je donne ma démission.
PHILOSOPHE
Et moi donc, j'ai vendu cinq mille francs notre
pratique à plusieurs carrossiers , et le favorisé va tout perdre. Dn soir, monsieur de Frescas part brouetté par deux rosses, et nous le ramenons, Lafourailie et moi, avec deux chevaux de dix mille francs qui n'ont coûté que vingt petits verres de schnick.
LAFOBRAILLE.
Non, c'était du kirsch !
PHILOSOPHE
Enfin, si c'est pour ça que vous vous emportez...
FIL-DE-SOIE
Comment entendez-vous tenir votre maison ?
VAUTKÏN.
Et vous comptez marcher long-temps de ce train-là? Ce que j'ai permis pour fonder notre établissement, je le défends aujourd'hui. Vous voulez donc tomber du vol dans l'escamotage? Si je ne suis pas compris, je chercherai de meilleurs valets.
BDTEUX.
Et où les trouvera-t-il ?
LAFOURAILLE.
Qu'il en cherche!
VAUTRIN
Vous oubliez donc que je vous ai répondu de vos têtes a vous-mêmes ! Ah çà, vous ai-je triés comme des graines sur un volet, dans trois résidences différentes, pour vous laisser tourner autdur dugi bet comme des mouches autour d'une chandelle? Sachez-le bien, chez nous une imprudence est toujours un crime. Vous devez avoir un^y air si complètement innocent, que c'était à^î, Philosophe, a te laisser découdre tes galon^?% N'oubliez donc jamais votre rôle : vous êtes des honnêtes gens, des domestiques fidèles, et qui adorez monsieur Raoul de Frescas, votre maître.
BUTEUX
Vous faites de ce jeune homme un dieu! vous nous avez attelés à sa brouette; mais nous ne le connaissons pas plus qu II ne nous connaît.
PHiLOSOPUK.
Enfin, est-il des nôtres?
FIL-DE-SOIE
OÙ ça nous raèie-i-il?
LAFOLRAILLK.
Nous vous obéissons a la condition de reconstituer la Sot/c/éc/ei Dix Mille, de ne jamais nous attribuer moins de dix mille francs d'un coup, et nous n'avons pas encore le moindre fonds social.
FIL-DE-SOIE
Quand serons-nous capitalistes?
BCTEUX.
Si les camarades savaient que je me déguise en vieux [loriier depuis six mois, gratis, je serais de.>hoiioré. Si je veux bien risquer mon cou, c'est afin de donner du pain a mon Adèle, que vous m'avez détendu de voir, et qui depuis six mois sera devenue sèche comme une allumette.
LAFOURAiLLK, aux cieux aucres.
Elle est en prison. Pauvre homme ! ménageons sa sensibilité.
Avez-vous fini? Ah çà, vous faites la noce ici depuis six mois , vous mangez comme des diplomates, vous buvez comme des Polonais, rien ne vous manque.
BUTEUX
On se rouille!
VAUTRIN
Grâce à moi, la police vous a oubliés! c'est à moi seul que vousdevez cette existence heureuse! j'ai elfaté sur vos fronts cette marque rouge qui vous signalait. Je suis la tête qui conçoit, vous n'êtes que les bras.
PHILOSOPHE
Suffît !
VAUTRIN
Obéissez-moi tous aveuglément!
LAFOCRAILLE.
Aveuglément.
VAUTRIN
, Sans murmurer ?
FlL-DE-SOIE.
Sans murmurer.
VAUTRIN
Ou rompons notre pacte et laissez-moi! Si je dois trouver de l'ingratitude chez vous autres, à qui désormais peut-on rendre service?
PHILOSOPHE
Jamais, mon empereur!
^^ff^ LAFOURAILLE.
..--Hus souvent, notre grand homme!
BUTEUX
Je t'aime plus que je n'aime Adèle.
FlL-DE-SOlE.
On t'adore.
VAUTRIN
Je veux vous assommer de coups !
PHILOSOPHE
Frappe sans écouter.
VAUTRIN
Vous cracher au visage, et jouer votre vie comme des sous au bouchon.
BUTEUX
Ah! mais ici, je joue des couteaux!
VAUTRIN
Eh bien, tue-moi donc tout de suite.
BUTEUX
On ne peut pas se fâcher avec cet homme-là. Voulez-vous que je rende la lorgnette? c'était pour Adèie !
TOUS, Ventourant.
Nous abandonnerais-tu, Vautrin?
LAFOURAILLE.
Vautrin! notre ami.
PHILOSOPHE
Grand Vautrin!
FIL-DE-SOIE
Notre vieux compagnon, fais de nous tout ce que tu voudras.
VAUTRIN
Oui, je puis faire de vous tout ce que je veux. Quand je pense à ce que vous dérangez pour pren-
VAUTRIN
dre des breloques, j'éprouve l'envîe de vous renvoyer d"où je vous ai lires. Vous êtes ou en dessus ou en dessousdela sociéld.lalie ou l'écume ;moi, je voudrais vous y faire rentrer. On vous huait quand vous passiez, je veux qu'on vous salue; vous ëliez des scélérats, je veux que vous soyez plus que d'honnêtes gens.
PHILOSOPHE
n y a donc mieux?
BUTECX.
Il y a ceux qui ne sont rien du tout.
Ilya ceux qui décident de l'honnêteté des autres. Vous ne serez jamais d'honnêtes bourgeois, vous ne pouvez être que des malheureux ou des riches: il vous faut donc enjamber la moitié du monde! Prenez un bain d'or, et vous en sortirez vertueux.
FIL-DE-SOIE
Oh ! moi, quand je n'aurai besoin de rien, je serai bon prince.
VAUTRIN
Eh bien! toi, Lafouraille, tu peux être, comme l'un de nous, comte de Sainte-Hélène; et toi, Buteux, que veux- tu?
BUTEUX
Je veux être philanthrope, on devient millionnaire.
PHILOSOPHE
Et moi banquier.
FIL-DE-SOIE
Il veut cire patenté.
VAUTRIN
Soyez (5onc, à propos, aveugles et clairvoyans, adroits et gauches, ni;iis el spirituels (comme tous ceux qui veulent faire fortune). Nemejugez jamais, et n entendez que ce que je veux dire. Vous me demandez ce qu'est Kaoul de Frescas?... Je vais vous l'expliquer: il va bientôt avoir douze cent mille livres de rente, il sera prince, et je l'ai pris mendiant sur la grande roule, prêt à se faire tambour, à douze an<, il n'avait pas de nom, pas de fainille, il venait de la Sardaigne, où il devait avoir fait quelque mauvais coup, il était en fuite.
BUTEUX
Oh! dès que nous connaissons ses antécédens et sa position sociale...
VAUTRIN
A ta loge !
BUTEUX
La petite Nini, la fille a Giroflée, y est.
VAUTRIN
Elle peut laisser passer une mouche.
LAFOURAILLE.
Elle! Ah! c'est une petite fouine à laquelle il ne faudra pas indiquer les pigeons.
VAUTRIN
Par ce que je suis en train de faire de Raoul, voyez ce que je puis. Ne devaii-il pas avoirla préférence? Raoul de Frescas est un jeune homme resté purcoiiune un angeaumilieu de notre bourbier, il est notre conscience; enfin, c'est ma
création : je suis à la fois son père, sa mère, et je veux être sa providence. J'aime à faire des heureux, moi qui ne peux plus l'être. Jerespire par sa bouche, je vis de sa vie; ses passions sont tes miennes, je ne puis avoir d'émotions nobles et pures que dans le cœur de cet être qui n'est souillé d'aucun crime. Vous avez vos fantaisies, voilà la mienne I En échange de la flétrissure que la société m'a imprimée, je lui rends un homme d'honneur, j'entre en lutte avec le destin, voukz-vous être de la partie, obéissez ?
A la vie, à la mort t
VAUTRIN, à part.
Voilà mes bêles féroces encore une fois domptées! {Haut.) Philosophe, lâche de prendre l'air, la figure et le costume d'un employé aux recouvremens, tu iras reporter les couverts empruntés par Lafouraille a l'ambassade. {A Fil de-soie.) Toi, Fil-de-soie, monsieur de Frescas aura quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas. Après, tu t'habilleras en homme respectable, aie l'air d'un avoué. Tu iras rue Oblin, numéro 6, au quatrième étage, tu sonneras sept coups, un à un, tu demanderas le père Giroflée. On te répondra : D'où venez-vous î Tu diras : D'un port de mer en Bohème. Tu seras introduit. Il me faut des lettres et divers papiers de monsieur le duc de Christoval : voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai. Lafouraille, tu verras à faire mettre quelques lignes aux journaux sur l'arrivée... (// lui parle à l'oreille.) Cela fait partie de mon plan. Laissez-moi.
LAFOURAILLE.
Eh bien, êtes-vous content?
VAUTRIN
Oui.
PHILOSOPHE
Vous ne nous en voulez plus ?
VAUTRIN
Non.
FIL-DE-SOIE
Enfin, plus d'émeute, on sera sage.
BUTEUX
Soyez tranquille, on ne se bornera pas à être poli, on sera honnête.
VAUTRIN
Allons, enfans, un peu de probité, beaucoup de tenue, et vous serez considérés.