CATHERINE , JEAN-BAPTISTE
JEAN-BAPTJSTE , à part. Il nie laisse seul avec mademoiselle Catherine... \h bah!... au fait, au petil bonheur !...
Catherine, à elle-même 11 est bien avisé mon père, avec ses idées de mariage... le fils d'un procureur... li donc!
JEAN-BAPTISTB, à part. C'est le moment... allons. . . (// fait un pas en avant et n'arrête. ) Non, je n'ose pas. : // se donne un coup de poing. Poltron, va!... Au fait, j'aurai pins de courage quand je serai compagnon.. .C'est ça... je reviendrai plus tard.
Il Fail un mouvement pour sortir.
CATHERINE, qui pendant ce temps a prit un écheveau de fil dans la laide. Jean-Baptiste!
JEAN - BAPTISTE, apep empressement.
Mam'zelle?...
CATHERINE. MeltCZ-VOUS là... à lm'HOUX.
JEAN-BAPTISTE. A \ os genoux, je ne demande pas mieux... (Xaïcement.) Pourquoi faire?
Catherine. Pour m'aider ii dévider cel écheveau.
JEAN -BAPTISTE, se mettant à genoux sur le tabouret de pieds. Avec bien du plaisir!... CATHERINE- Que cela vous plaise ou non, je ne vous demande pas votre a\is là-dessus: vous êtes encore à notre service, comme disait mon père... tendez les bras...
JEAN-BAPTISTE. Oh ! toujours, el quand j'aurai été reçu ouvrier... j'espère bien que dans ces moments-là, vous m'appellerez tout de même.
CATHERINE. Du tout, je ne vous appellerai pas.
.ii HS-BAPTISTE. Gomment! jamais?...
CATHERINE, d'un ton hautain. Certainement, j'ai le droit d'exiger un service de l'apprenti de mon père: niais je n'en reçois pas des ouvriers de la fabrique.
jean-baptiste, découragé, à part. Quel malheur ! je ne serai plusdé\idoir.
Il laisse tomber ses bms.
CATHERINE. Aiais tenez donc mieux mon fil. [Elle lui prend les mains et les remet en attitude. S'apercèrent qu'il a la main gauche enveloppée d'une petite hande noire. ) Hein? qu'est-ce (pie c'est que ça? vous vous êtes blessé ?
n \ •. BAPTISTE. (i'i ' Ce n'est >'ien . \t>
lEAN-BÀPlISm
souffre beaucoup, pat- exemple.', mais c'est égal... ra serait à recommencer...
'CATHERINE. A recommencer quoi? comment vous êtes-vous fait cela ? quand cela vous est-il arrivé?
jjean-baptiste. C'est eei!e nuit.
CATHERINE, étonnée. Cette nuit?...
JEAN^BAPTISTE. Non, je veux dire hier au soir en travaillant.
CATHERINE. Cela ne m'étonne pas ; vous êtes si maladroit ï
JEAN-BAPTISTE,, Daine! mam'zelle , on a quelquefois des distractions.
CATHERINE. Des distractions? mais il n'y a que les gens d'esp'it qui en aient.
ji'.AN-nAi'TiSTi.. Ge n'est pas une raison, car vous n'en avez jamais; vous... tandis que moi, ô Dieu !... je n'ai plus que ça à présent.
CATHERINE. Je serais curieuse de savoir à quoi il peut penser.
JEAN-BAPTISTE. A quoi!... [À pu-!. Elle m'interroge. . . tant pire, je vais me déclarer. . . [Haut.) Je pense à quelqu'un... à quelqu'un que j'aime, mam'zelle.
CATHERINE. Tous aimez, vous?... (Riant.) Ah! ah! ah! mon pauvre garçon, je gage que vous perdez votre temps.
JEAN-BAPTISTE. J'en ai peur!
CATHERINE. Cela doit être... d'ailleurs, qui pouvez-vous aimer?... quelque servante bien commune, qui aies mains toutes rouges, des pieds à faire trembler... je la vois d'ici...
JEAN -BAPTISTE, Ranimant. Par exemple!
de grands pieds !. . . elle !. . . des mains rouges ! elle!...
Catherine. Vous embrouillez mon écheveau... Serait-elle jolie, par hasard?
JEAN-BAPTISTE. Jolie ! ce n'est pas assez dire... elle est charmante.
CATHB1UXE,
Air de la Syrène.
Et <[uel rst son nom ?
Javptte ou Manon.' Son air?... bien pataud, Lien lourd, bien nigaud'.'
.ll.\N-r..\Pl!Sll .
.V'ii, mam'zelle, elle a tout pour plaire.
CATHERINE
Mais son esprit, son caractère?
JEAN-IUPTISTÉ.
D.ameL., on la trouva... un peu sévère, On prétend même qu'elle est lièrc!
CATHERINE
Quoi I il" La lierté?
JEAN-BAPTISTE, VÎVeïtient.
Mais tant de bonté !...
CATHERINE
L' portrait est llalté.
JEAN-BAPTISTE
C'est la vûi'itë.
ENSEMBLE
CATHERINE
Vous avez beau dire, J' n'y crois pas vraiment, Et tout bas j' vais rire De votre sentiment.
JEAN-BAPTISTE
C n'est pas trop en dire, Mien certainement, Ses traits, son sourire.
Tout m' semble charmant.
CATHERINE
C'est donc un bijou Oui vient du Pérou ?
JEAN-BAPTISTE
Oh ! rien à mes yeux
N'est plus précieux ; l".t >i jamais d'un cœur fidèle Elle a besoin, me v'ià, mam'zelle.
Qu'un danger la m'nace et m'appelle, J' s'rai trop heureux d' mourir pour elle.
CATHERINE
Pieu ! quel beau mouv'ment !
D'où vous vient, vraiment, Un tel dévouement?
JEAN-IJAPTIS'IE.
• 'a vieil f en aimant.
ENSEMBLE
Vous avez beau dire, J' n'y crois pas, vraiment!
Et tout bas j' vais rire 1)' votre sentiment.
Quel amour précoce Vous ressentez là '.
Au jour de la nooe J' voudrais ètr' déjà.
JEAH-BAPTISl I .
C n'est pas trop en dire.
Lieu certainement, Ses traits, son sourire.
Tout m' semble charmant ; Cet amour précoce Dat' de loin déjà!
.Mais l' jour de la noce Peut-être viendra.
Catherine, désignant le tabouret de pieds. Asseyez-vous là ! Voyons, contez-moi vos amours; cela m'amusera.
JEAN-BAPTISTE. Oui, mam'zelle, je vais essayer. . .
Catherine. En récompense je vous dirai les miennes.
JEAN-B \r ris ri; , ater découragement. Vos amours?... \ous aimez quelqu'un, nous, mam'zelle?
CATHERINE. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant? vous aimez bien, vous! Allons, parlez, je vous écoute.
JEAN-rBàPTISTE, à part. A quoi bon, à présent, puisqu'elle aime ?
cathebinr. Eh bien ! vous tous taisez?
faut-il quece soit moi <|ui commence?
.ii:a\ Baptiste. Oh! oui, commencez... il me sera bien plus facile d'écouter que de parler moi-même.
CATHERINE, ("est l)i<'ii pour vous cncou-
Jean-Baptiste, à part. Elle croit que c'est encourageant. (Haut.) Nous dites donc, main'zelle, qu'il y a quelqu'un...
CATHERINE. Oui, .leati-Haplisle... un beau jeune homme plein de dé] ; d'amour,
«pie j'aime de toute mon âme.
iean-baptiste. Et depuis quand le connaissez-vous?
ca'i ' loi! y.' ne le connais p
j'ignore son rang, sa fortune et même son nom.
JEAN-BAPTISTE. Comment, TOUS VOUS laisse/, faire In cour par un inconnu ?
. I a cour?
Vous êtes bien hardi de penser cela el dénie le dire... jamais il ne m'a parlé, je ne l'ai jamais vu... qu'en rêve.
IN-BAPTISTE. Bah!... c'est une chimère... il n'existe pas, pcul-eln'.'
CATHEB1NE. Oh! si fait; tous les jours à mon réveil, j'ai la preuve qu'il pense à moi.
JE&N-BAPTISTE. Comment cela?
CATHERINE, (.haqtie malin, en me levant, je trouve dans la petite pièce, près de ma chambre à coucher... un bouquet de ces jolies petites roses pompons que j'aime tant, et que, j'en suis bien sûre, on n'a pu apporter là qu'en passant sur les toits.
JEAN-BAPTISTE. En vérité!
CATHERINE. M'est à ma fêle, l'année dernière, (pie cela a commencé, et depuis un an, en toute saison, même au cœur de l'hiver, par le froid le plus rigoureux, toujours un nouveau bouquet attend là mon réveil.
JEAV BAPTISTE. Et VOUS lie VOUS doiltCZ
pas de qui cela peut venir?
CATHERINE. Non, pas le moins du monde; mais il esi bien courageux, mon mystérieux donneur de bouquets, car pour arriver à ma fenêtre, il risque sa vie... le chemin est si étroit . !...savez-vous qu'il p ul se :
jean-BAPTISTE. Bah ! je ne lé plains pas:: . c'est si bon d'exposer sa vie pour celle qu'on aime!... et puis il y a une providence, mam'zelle; qui protégerait-elle, si ce n'est les amoureux.' Et jamais vous n'avez eu la curiosité de voir votre inconnu?
CATHERINE. Oh î si fait ! ..la nuit dernière j'ai même veillé pour l'attendre... j'étais sans lumière... je guettais ; enfin il arriva... alors la peur me prit... je rentrai bien vite dans ma chambre. . . mais le bruit de ma porte l'avait sans doute effrayé aussi, car en ce moment j'entendis un léger cri de douleur qui
me glaça d'effroi!.., il me sembla (pièce pauvre jeune homme venait de perdre l'équilibre... En ellèt, plusieurs ardoises du t'oit allèrent se briser MU* le pavé de la cour... je crus que c'en était fait de lui... je m'élançai vers la fenêtre; j'allais appeler à son secours, quand je l'aperçus gagnant une mansarde voisine... ils'\ glissa et disparut... moi, plus morte que vive, je tombai à genoux pour remercier Dieu.
JEAN-BAPTIS! E. Que VOUS êtes bonne!... je vous dis qu'il ne pouvait pas lui arriver de mal.
CATHERINE. .Mais si, puisqu'il s'est blessé!...
.ii ■.N-i'.Ai'Tisn.. Comment lesavcz-vous.'...
CATHERINE. Sur la faveur blanche qui liait les roses j'ai vu une goutte de sang... Oh ! c'est depuis ce moment-là surtout que son idée ne me quitte pas.
Air of ■'llt.n icaier.
Eu lui seul j';ii confiance ; A lui nuit et jour je pense.
Lui, voilà mon espérance !
Car il \icnt du ciel.
Bien qu' son amour soit étrange, Il a le mien en échange, lit j* l'appelle : Mon bon ange,
L'ange Gabriel !
Même air.
Penser à lui me fait sourire.
Quelquefois aussi je soupire, Et j'éprouve, sans rien dire,
Un trouble cruel.
Mais, le soir, dans le mystère , J* rêve au bonheur de lui plaire, Et je mêle à ma prière L'ange Gabriel.
JEAN-tsaptiste, enthousiasme. Ah ! c'est bien, cela, mam'zelle ; l'ange Gabriel doit être content de vous... vous faites bien de l'aimer.
CATHERINE , fièrement. Je n'ai pas besoin de votre approbation pour cela... (Allant se rasseoir.) Maintenant, parlez, je vous écoute.
jean-ïuptiste. Oui , je parlerai , car je m'en sens la force à présent... Sachez donc, mamzelle Catherine...