CLAIRE , JULIE
claire. Oui, je vois... Pauvre d'Orbe ! il prétend qu'il n'est pas jaloux ?.. et pourquoi l'est- il , je vous le demande ? Ah ! les maris ont de singulières idées.
JULIE. Mais tu ne fais rien pour éloigner de tels soupçons. Au contraire, tu te plais à les exciter... (Souriant.") Claire, lu es un peu coquette.
CLAIRE. Tu crois?... mais non. Cependant, écoute : il est de ces petites confidences que l'on peut se faire entre femmes.
JULIE. Eb bien?
claire. Eb bien ! franchement, j'ai eu peur un instant... pas pour moi, mais pour mon mari. . . je l'aime tant, vois-tu ! je l'aime trop, et ça me chagrinerait de lui faire de la peine.
JULIE. Oh! depuis long-temps, j'ai deviné le danger que tu courrais.
claire. Aussi, indirectement, tu m'as donné de bons conseils (avec intention) dont j'ai profité. Maintenant, j'ai pour M. Saint- Preux beaucoup d'estime, d'amitié, de reconnaissance,mais voilà tout, oh! voilà tout. J'ai fait d'ailleurs une remarque qui, seule, eût suffi pour me guérir. . .
JULIE. Que veux-tu dire?
claire. L'amour-propre nous aveugle quelquefois au point de nous faire prendre pour nous-mêmes ce qui s'adresse à d'autres.
JULIE. Je ne te comprends pas.
CLAIRE. Dis plutôt que tu ne veux pas me comprendre. Lorsqu'il est près de toi, M. Saint-Preux ne parle pas toujours beaux-arts et peinture...
JULIE. Il est vrai. N'admires-tu pas, ainsi que moi, combien ses phrases deviennent éloquentes, lorsqu'il traite des sentiinens de l'aine., et s'il parle de l'amour de cet amour si pur, si vrai, ses yeux onl
LA NOUVELLE HÉLOISE
une expression que rien au monde ne peut rendre.
claire. Sans doute; alors, tu l'écou~ tes, tu le regardes... et tu ne songes ;;tière au vieil ami de M. d'Orbe, à M. de Wolmar enfin, que l'on te destine pour mari.
JULIE. Oh ! mais c'est que je ne consentirai jamais à ce mariage... et dis-moi franchement, cousine , puis-je jurer un amour éternel à cet homme que je connais à peine, à ce vieillard que je ne pourrai jamais aimer ?
Claire. Ecoute, Julie: j'ai dix-huit ans, et tu en as dix-neuf; je ris presque toujours, et loi presque jamais; pourtant il y a dans cetie petite tète beaucoup plus de sagesse, plus déraison que dans ia tienne. D'abord je suis mariée, et, à ce titre, jedoiste donnerdebons conseils. . Partonsd'un principe. Pour eire heureuse en ménage, ma pauvre Julie, il faut d'abord aimer son mari... c'est presque nécessaire : car si on n'aime pas son mari, tôt ou tard on finit par en aimer un autre.. . aussi, je ne crois pas aux mariages de convenance.
julie. Cependant tu en as contracté un.
Claire. Oui, et je ne me repens pas; j'avoue même que je suis heureuse, trèsheureuse. Que veux-tu? c'est queM. d'Orbe fait une exception avec les autres maris de cinquante aus;maisça n'en est pas moins une union contre nature, un bonheur qui se rencontre une fois sur mille. Pour former un lien qui doit durer toute la vie, il faut une certaine conformité d'âges, d'humeurs, de caractère... donc, tu as dix-huit ans, ton mari doit en avoir vingt-cinq.
-llie , vivement. C'est l'âge de Saint- Preux...
Claire. Eh bien! oui... tu es bonne, tendre, dévouée... ton mari doit être...
JULIE. Brave et courageux comme lui, qui vient de nous sauver en exposant ses jours.
CLAIRE. Certainement; mais tu es orpheline, tu dépends de M d'Orbe, de lui seul... et jamais il ne souffrira que tu fasses une mésalliance.
JULIE. Nous ne connaissons pas les parens de Saint-Preux.
Claire. Ce qui ne prouve pas qu'ils soient nobles comme les tiens.
julie. Mais alors je ne dois pas songer, je ne songe pas à toutes ces folies... pourquoi donc m'en parles-tu?
Claire. Eli ! que sais-je? Je tremble pour toi, cousine ; ce mariage avec M. de Wolmar m'épouvante, et je voudraisdebon cœur que ce M. Saint-Preux...
julie. Eh bien ! tu voudrais...
claire. Silence, le voici!
julie, Las. Ciel! il nous a entendues peut-être.
claire. Non, rassure-toi ; d'ailleurs, il ne nous en voudrait pas.