SCENE V
Les Mêmes , SAINT-PREUX , paraissant
d'abord au fond du théâtre.
SAINT-PREUX , à lui-même. Est-on plus malheureux! recevoir un pareil outrage!
claire. Qu'avez-vous, monsieur le phi losophe?
Saimt-prkux. Ah ! mesdames, pardon.
JULIE. Eh bien ! monsieur?
SAINT-PREUX. Je quitte M. d'Orbe : il m'a appris, mademoiselle, qu'aujourd'hui même on attendait M. de Wolmar , celui qui doit être votre époux.
JULIE. Telle est la volonté de mon tuteur.
saint-preux. M. d'Orbe m'a dit encore, avec beaucoup de politesse, que mes leçons étaient désormais inutiles, et je vais partir.
JULIE. Partir!
Saint-preux. Oui , mademoiselle....
Aussi bien je souffrirais trop si je demeurais davantage.
claire. Oui , pour ma cousine , les soins du ménage vont réclamer les instans que l'on consacrait aux beaux-arts. Une femme doit songer au bonheur de son mari, et cela donne de l'occupation. Mais vous avez sans doute d'autres élèves que Julie?
saint-preux. Aucun autre.
Claire. Il vous reste des parens , des amis?..
saint-preux. J'avais un ami , sir Edouard... il est retourné en Angleterre... et jamais, peut-être, je ne le reverrai.
JULIE. Mais, vos parens...
SAINT-PREUX. Mon père n'était plus lorsque je vins au monde, et ma naissance causa la mort de ma mère.
JULIE. Dites-nous vos chagrins, nous eu adoucirons l'amertume...
S.MNT-PRELX. Vous les connaissez presque tous... Ma mère était pauvre et ne me laissa rien, pas même un nom. Les caresses de mon enfance, je les prodiguai à des indifférens qui les recevaient par pitié... Cependant un inconnu veillait à nus besoins; ma pension était payée dans les meilleurs collèges; je devins savant, je méiitai des prix... personne n'était là pour applaudir i mes triomphes, je
n'avais pas une mère a qui je pusse offrir mes cdUrOnne* ; la main qui me jetait l'aumône resta toujours cachée
pour moi I 11 étranger, mon seul
mm, sir Edouard connaissait tout ce mys-
mais il avait juré Aé M pas le révéler... et je n'ai pu lui arracher le nom de mon bienfaiteur.... A la fin mon orgueil voha... je quittai L'Angleterre, je tra- 11 la France ; puis, attiré en Suisse par la renommée île vos sites enchanteurs, je m'y suis établi il y a un au... Il y a un an que je suis près de vous, Julie, que je vous admire, que je v...
CLAinE , l'interrompant vivement. Oui, monsieur, vous avez eu pour nia cousine et moi beaucoup d'affeçlion et de dévouement... et pourtant il faut nous séparer.
JULIE. Et sans doute nous ne devons jamais nous revoir.
SAINT-PREUX. Jamais! J'af**-1 "»oire, pauvre insensé, que le sort était las de me poursuivre... je rêvais le bonheur... il n'est pas fait pour moi , et je m'éveille plus malheureux que jamais. Je pars, et ien'estpas assez encore... à mes tourmens, à mon désespoir, on ajoute l'insulte et le mépris... Oui, M. d'Orbe... ah ! devais-je m'y attendre !
claire. M. d'Orbe!
SAINT-PREUX. Ce bonheur que je viens d'avoir en vous arrachant à la mort , ce bonheur, il me l'envie, il ne veut pas qu'il me reste; car il vient de me proposer de l'or pour me le racheter.
JULIE et claire. De l'or!..
SAINT-PREUX. J'ai refusé... mais ne suis-je pas déjà trop misérable qu'on ait osé me l'offrir!
julie. Ah ! monsieur, grâce, grâce pour mon tuteur.
CLAIRE. Il n'a pas compris ce qu'il faisait : c'est un excellent homme; mais souvent il n'a pas le sens commun. Ah! monsieur d'Orbe, vous, si bon, si généreux au fond de l'aine, vous avez pu méconnaître à ce point... Julie, c'est à nous de réparer ses torts.
saint-preux et julie. Comment?
claire. De quoi se mele-t-il? est-ce que cela le regarde? c'est nous que: vous avez obligées, c'est nous qui vous devons de la reconnaissance, c'est nous qui devons payer votre courage, votre générosité.
SAINT-PREUX. Payer! encore. ;.
JULIE. Que veux-tu dire?
CLAIRE. Sois tranquille, et fais comme moi. .. Oui, monsieur, nous vous paierons. .. [bas à Juli ) en monnaie de femme. {A Sain t- Preux . ) Embrassez-moi .
saint-preux. Ah! madame!
(Il IVinbrasse.)
Claire , à part. Ma foi , le proverbe a raison, qui paie ses dettes s'enrichit... (//<////.) A ton tour, cousine.
SAINT-PREUX, avec joie. Julie...
.11 lie. Claire, mais c'est une folie...
CLAIRE. Va donc, va donc! Eh bien!
monsieur le philosophe, ne pouvez-vous faire un pas ? {Saint-Preux embrasse Julie.) Maintenant, nous sommes quittes , j'espère?...
saint-preux. Non... car je vous dois le plus grand bonheur que j'aie goûté de ma vie... oui, ce départ qui m'est imposé, votre prochain mariage, et cet outrage que j'ai reçu de M. d'Orbe, et ce baiser surtout, ce baiser vient de m'apprendre tout ce qui se passait dans mon ame... Julie, chère Julie... je vous... oui, je t'aime, je t'aime !
(Il tombe h ses genoux.)
CLAIRE. Ah! mon Dieu! eh bien! que faites-vous donc ?
JULIE. Relevez-vous... ah! monsieur...
Saint-Preux , je vous en prie , relevezvous.
SAINT-PREUX. Le souvenir de cet instant va me suivre dans mon exil ; mais vous, dites-moi que vous penserez quelquefois au pauvre Saint-Preux?
julie. Eh bien... eh bien! oui, quelquefois... toujours... mais relevez-vous donc.
LA MÈRE CHAILLOT, dans la coulisse.
Claire ! Julie ! mes enfans ! mes enfans !
claire, à part. Maudit baiser... ah!
j'ai eu tort! j'ai eu tort!
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