WOLMAR , D'ORBE , CLAIRE
d'orbe. Que signifie? tu m'effraies...
Que t'importe le départ de ce navire ?
claire. Y a-t-il donc parmi ceux qu'il emmène une personne qui vous soit chère .
wolmar. Madame , et toi , mou vieux camarade. . il n'est plus ternes de vous le cacher... C'est moi , peut-être , c'est moi qui vais partir.
d'orbe. Toi !
Claire. Est-il possible ? vous nous quitteriez , monsieur le comte !
d'orbe. Mais nous ne pouvons plus nous passer de toi.
Claire. Non, sans doute; nous avons abandonné pour vous , et avec vous , nos belles vallées de la Suisse ; nous sommes venus à Marseille habiter cette maison , d'où vous voyez le port, d'où vous entendez le bruit des vagues et les cris des matelots... c'est un souvenir de votre premier état... Nous vous avons accordé tout cela sans hésiter , et lorsquici tout le monde s'est habitué à vous aimer, lorsque votre société nous est devenue indispensable, vous voulez...
d'orbe. Je le répète , cela ne se peut pas.
wolmar. Oui , c'est ce que je me suis dit pendant long-temps... cela ne se peut pas... Mais nous autres militaires , nous autres marins, surtout, ne sommes-nous pas des esclaves , forcés d'obéir sans murmure, lorsqu'on nous appelle au nom du roi, au nom du pays? Eh bien! tu as entendu parler de cette expédition qui se prépare pour les Indes, sous la conduite de M. de Lalli... j'en fais partie... le roi le veut ; depuis six semaines j'ai reçu l'ordre de m'embarquer, aujourd'hui même , sur le brick le Comte de Provence.
Claire. Depuis six semaines ! et vous ne nous l'avez pas dit f ah ! c'est mal !...
d'orbe. Reprendre du service ! à ton âge?
wolmar. Ce n'est rien que mon âge ...
Quarante-huit ans... j'ai de la force encore... une tête assez jeune pour diriger un combat naval , une voix assez sonore pour commander la manœuvre, etdusang assez chaud, pour qu'il bouillonne clans mes veines à l'aspect du pavillon ennemi .. mais il faut que je vous ouvre ici tor.te mon ame... Vous vous rappelez, mes ami*, toi surtout, d'Orbe, combien j'aimais encore , il y a un an , cette profession de marin , cette existence aventureuse , qui te semblait, à toi, si redoutable !... Tu me parlais de ta pupille , de Julie , et moi je repoussais l'idée d'unir le vieux soldat à cette jeune fille , et je ne rêvais qu'une chose , retourner aux combats, à ces dangers de tous les instans que je regardai»
comme inséparable! de ma vie... Je cédai pourtant.., Je lis tout ce que tu voulus, t Julie devint ma femme... Ah! mon ami, ju avais raison... c'est un ange !.. je l'aime, je l'aime .«vie toute la passion d'un jeune homme... Oui, par elle je ne suis plus le même; par elle je suis heureux d'un bonheur que je ce soupçon nais pas jusqu'à ce jour; elle a changé tout mon caractère, pour m" laisser là qu'une pensée, un désir, un espoir, celui de vivre auprès d'elle, toujours auprès d'elle !...
d'orbe. J'en étais sûr !
CLAIRE. C'est une bonne, une excellente pensée que celle-là , monsieur le comte, et vous la réaliserez. Cet ordre de départ ne peut être irrévocable.
WOI.MAR. Ali! plaise au ciel... Jugez de mon supplice, lorsque je reçus cette preuve de confiance dont m'honore le monarque... ce qui naguère encore maniait comblé de joie faisait mon désespoir — J'écrivis au ministre , à sa majesté ellemême. Je demandais instamment ma retraite ; j'alléguais mes longs services... mes blessures... je crus qu'on m'accorderait sans peine cette demande, à moi, qui pendant trente ans n'avais jamais importuné la cour de mes prières... Je cachais à mes amis, à Julie, la cause de mon trouble, de mes chagrins , et j'attendais toujours une réponse favorable. . . On me l'a promise... mais elle ne vient pas encore! Rien ! rien ! dans trois quarts d'heure le brick met à la voile... Julie ! peut-être il faudra me séparer d'elle... après un an de mariage, un an de bonheur!., ma belle Julie ! la quitter... et qui sait ! pour toujours... O mon Dieu ! mon Dieu .' jamais l'ancien capitaine de marine ne s'était senti aussi faible ! Plaignez-moi , mes amis, plaignez-moi ! Ah ! c'est une chose affreuse que L'incertitude !
(Il tombe désespéré sur un fauteuil.)
D'ORBE. Mon pauvre ami !
Claire. Oh ! reprenez courage... Hier, à notre soirée, je ne comprenais pas, moi, ce que voulait me dire M. le gouverneur, mais il m'a bien assuré, je me le rappelle... que la réponse de la cour serait telle que vous le désiriez, que le roi avait témoigné hautement à Versailles la volonté de vous prouver combien il vous aime... Vous nous resterez , monsieur le comte , vous nous resterez...
wolmar. Est-il vrai? on vous a dit cela, madame ? ah ! vous me rendez la vie !
Claire. Contenez-vous, c'est elle, c'est Juhe !
wolmar. Demeurez avec elle, madame
Viens, d'Orbe, suis-moi , je t'expliquerai quelles seraient nies intentions si j'étais forcé de partir
d'orbe. Allons, me voilà. Tous les deux nous sommes très-heureux dans notre ménage... tous les deux nous avons perdu la tète.
(Ils sortent par le fond; Julie entre par une porte latérale.)