JULIE, CLAIRE
claire. Comme je m'étais trompée sur les motifs de sa douleur ! il n'est pas jaloux, lui! et pourtant... Ah ! Julie ! Julie! c'est aujourd'hui , surtout, que je dois te prouver mon amitié.
(Julie, qui est entrée depuis un instant, a suivi des yeux son mari et d'Orbe qui s'éloignent. Quand
elle ne les voit plus elle, se rapproche de sa cousine-.)
Ji'LiE. Claire... M. de Wolmar s'éloigne à mon approche... et depuis six semaines il est toujours ainsi ; toujoursil semble fuir ma présence.
CLAIRE. Depuis six semaines?... (à part) ah! je comprends... cet ordre de départ...
JULIE. Je ne sais quel sombre chagrin se lit sur son visage; je l'interroge , il évite de me répondre... parfois même sa tristesse, son impatience, que je ne puis comprendre, vont jusqu'à la brusquerie , à la colère... Puis, un instant après , il est à mes genoux , me demande grâce , me jure que cette colère ne s'adressait pas à moi . qu'il est malheureux ! bien malheureux '. Claire , que se passe-t-il donc en lui ' qu'éprouve-t-il? Peut-être il aura remarqué ma froideur , ou surpris mes larmes lorsque je les versais dans le sein d'une amie ; peut-être même nous a-l-il vues lorsque je lisais avec toi une de ci s lettres...
CLAIRE. INon... non , il ne soupçonne rien , Julie... M. de Wolmar est le plus noble des hommes , et, lorsque son cœur appartient tout entier à sa femme, il croit à un amour semblable, à un dévouement aussi absolu de la part de Julie...
JULIE. Oh! je dois... je veux être digne de tant de confiance... mais alors , pourquoi souffre-t-il ?
CLAIRE, avec embarras. Des affaires qui seront, je l'espère, heureusement terminées avant une heure, et qu'il te confiera sans doute dès qu'elles cesseront de l'inquiéter.
JE LIE. Tu me fais peur, cousine.
Claire. Rassure-toi... Changeons d'entretien... je vais te surprendre , ma boune
LA NOUVELLE HÊLOISE.
amie ; moi si folle, si légère , si étourdie, je vais te parler raison ; je serai sévère , méchante , peut-être... mais il le faut. JULIE. Je t'écoute.
CLAIRE. Depuis trois mois, ton ancien professeur de dessin, M. Saint-Preux, habite Marseille ; sa fenêtre est en face de la tienne... et la tienne ne se ferme pas toujours lorsqu'il te regarde, et tu as eu l'imprudence de recevoir ses lettres , de lui répondre...
JULIE. Que veux-tu , Claire ? H voulait mourir ; et lorsque son messager m'apportait une de ses lettres, de loin je le voyais , lui , une arme appuyée sur sa poitrine... et, malgré moi, je lisais, je répondais , pour lui sauver la vie.
Claire. Oui, je conçois... j'ai eu de ces frayeurs -là tout comme une autre, ma bonneamie : j'ai eulemalheurde connaître beaucoup de ces héros de roman, qui vous aiment jusqu'à la fureur, qui vous adorent jusqu'au suicide... Mon mariage avec un autre devait être le signal de leur trépas... je le croyais ; pointant j'ai eu la cruauté d'épouser M. d'Orbe , et ils sont tous aujourd'hui fort bien portans ; quelques-uns même sont mariés à leur tour, et fontd'excellens pères de famille.
Julie. Oui, mais Saint-Preux... Saint- Preux ne ressembh pas...
CLAIRE. Oh! sans doute, celui que nous aimons ne ressemble jamais à tous les autres. Vois-tu , cousine , il vient un temps où ces grandes passions ne nous paraissent que vaines et ridicules.
JULIE. Ridicules !
claire. Oh! ne te fâche pas, et entends-moi. Tu m'as trop écoutée, Julie, lorsque autrefois je te donnais des conseils qui flattaient ta folie , lorsque, la tète toute pleine encore de ces romans que nous avions lus ensemble sous la surveillance de cette pauvre Chaillot, je te disais : Saint-Preux a été créé pour Julie, comme Juliepour Saint-Preux... c'est une volonté supérieure, une prédestination que tous nos efforts ne pourront vaincre...
et je vous rapprochai l'un et l'autre
et je t'encourageais à donner un baiser à ton libérateur. Naguère encore j'ai eu la faiblesse bien plus grande d'être ta confidente , de lire cette correspondance de Saint-Preux et de pleurer avec toi en la lisant... Pauvres femmes que nous sommes, nous aimons tant à pleurer!.. J'ai eu tort, Julie, très-grand tort, et je suis effrayée aujourd'hui de tout le mal que j'ai laissé faire... . je le réparerai... Plus de folles illusion s, plu s de rêves, nous avons,
l'une et l'autre , une belle existence encore à parcourir: celle d'épouse et de mère, il faut en remplir tois les devoirs non seulement aux yeux du monde , mais à nos propres yeux... Julie, tu dois oublier Saint-Preux à tout jamais.
jllie. L'oublier !.. lui ! ah! cousine... crois-tu donc que j'aie attendu tes reproches? crois-tu qu'elles n'aient pas retenti souvent au fond de mon aine ces paroles sévères que tu m'adresses , et que je n'aie pas la conviction de ces nobles devoirs: épouse et mère ?... crois-tu enfin que je n'aie pas pour mon mari toute la reconnaissance, toute l'admiration qu'il mérite? Eh bien ! malgré moi , malgré la voix de ma conscience, l'image de Saint-Preux est là , toujours là , toujours devant mes yeux ! Ah! que n'ai-je pas fait pour la bannir !.. mais en vain!., j'ai prié le ciel , je me suis adressée à l'ombre de ma mère, de ma mère que j'aimais tant , et qui a voulu à son dernier soupir que je fusse la femme de M. de Wolmar... Eh bien ! ni le ciel, ni ma mère, ne m'ont donné la force d'oublier, et lorsque j'étais à genoux pour leur demander appui et protection... ah ! plains-moi, Claire, plains-moi, même dans cet instant, je ne voyais que Saint-Preux, je ne pensais qu'à Saint-Preux.
Claire. Tais -toi ! tais-toi , malheureuse... si tu étais entendue par d'autres que moi...
JULIE. Grand Dieu !
claire. Et comment oublieras-tu , dismoi , si tu prends plaisir toi-même à conserver , à entretenir cette funeste pensée; si tu souffres qu'il demeure presde toi , lui, qu'il l'écrive?.... Il faut, il faut ne plus recevoir ses lettres , il faut le supplier , lui ordonner de partir.
JULIE. Lui ordonner?...
claire. Je m'en charge... je le verrai, et. s'il t'aime réellement, comme il le dit, il me comprendra, j'en suis sûre, il s'éloignera... pour toujours !
JULIE. Pour toujours...
CL vire. Sans te consulter , au risque même de te déplaire... j'ai commencé à te servir. Tu m'avais confié sa correspon dance... elle est anéantie.
JULIE. Que dis-tu? claire. Je l'ai brûlée... je le devais. jui.ie. Oui, oui, je te remercie, ma bonne cousine... moi, je n'eu aurais pas eu le courage.
CLAIRE. Mais il faut être franche avec moi , Julie... il ne te reste pas entre les mains une dernière lettre ?... Tu ne îépouds rien! ce matin son message»: n'est pas
MAGAMN llItATRAl..
arrivé jusqu'à toi , et ne t'a pas r< -mis...? Cousine, donne, donne-moi cette lettre; elle doil avoir le sot l de toutes l< sautres
ji lie , tirant lentement la lettre de sein. Ainsi, de ce fatal amour il ne restera aucune ira< i , aucun souvenir.
CLAIRE De quoi le plains-tu ? à l'instant qiénie, ne demandais- tu pas de pouvoir l'oublier?. Donne donc, Elle prend la lettre et s'approche de la çbeoi poai la jeter dans le feu.]
ji Lie. Ah! pas devantmoi... pas devant moi , Claire ... cette lettre... la dernière... c'était un trésor pour la pauvre Julie... tu veux , tu dois l'anéantir... atteints du moins, attends que je ne sois plus là... Adieu, adieu , Claire... mon amie... je suis fière aujourd'hui de suivre tes conseils... m lis je suis bien malheureuse.
(Elle soit en pleuvant par une porte latérale.]
BcooofflOQOOoaooooegeoscos^OQOcooooo&scos^^aoo
CLAIRE, seule j puis D'ORBE.
claire. Allons! je pleure cqrnroe, elle... mais c'est égal , je suis contente de moi!., j'ai eu le courage de la désespérer ; de lui briser le cœur... j'ai fait mon devoir... j'assure son bonheur à venir, son repos, celui de son mari , et puis aussi celui du mien. .. {D'Orbe purent au fond du théâtre.} car si je le tourmente quelquefois, je l'aime au fond , et je veux qu'il soit heureux.
D'ORBE , a lui-même. Ma femme!
CLAIRE. Allons, cette lettre... ( Elle l'ouvre , et la parcourt machinalement. ) Quel dommage de jeter dans le feu un papier où l'on a écrit de si belles phrases.
D'ORBE , à lui-même. Elle rêve ? elle rêve beaucoup trop depuis quelque temps.
CLAIRE. C'est joli ! une lettre d'amour, c'est très-joli !.. ( Soupirant. ) Ali ! je conçois qu'on s'y laisse prendre.
d'orbe , à pari. Elle soupire ! elle se parle à elle-même. Approchons, j'entendrai peut-être quelque chose.
CLAIRE , relisant la. lettre. « Je vous ai » revue, je vous ai revue plus belle , plus » séduisante cpie jamais.
d'orbe. Plaît-il...
GLAIRE, lisant. Oh ! comme j'étais ému » lorsque mes yeux ont rencontré les vôtres; «tous les tourmens de l'absence étaientetî'facés... car j'ai deviné que vous m'aimiez n more...
DORBE, s' élançant et saisissant la lettre. Ah!... vous l'aimez encore, madame !
Claire. Mon mari !
d'orbe. Enfin, j'en suis sûr. Mes pressentiinens ne m'avaient pas trompé.
claire. Monsieur, au nom du ciel...
ii'or.lii:. Et j'avais tort d'elle jaloux?... Mais de qui donc? de qui ? je veux le savoir. /î lisant la lettre a 'ec colère.) « Car j'ai de- ■ vin/que VOUS m'a i m lez encore, que si les » lois humaines nous ont désunis... nos » deux âmes sont à jamais inséparables.» Ma c'est le nom... c'est le nom que je cherche... quatre pages el pas de signature !...
CL MUE. Monsieur . vous êtes dans l'ern h , je vous assure... croyez...
d'ORBR, lisant encore, k De ma fenêtre » j attends avec impatience l'instant où » doit s ouvrir la vôtre. Saint-Pkelx. >» Ah! Saint* Preux!.. Il est à Marseille!
il vous a suivie ! il vous écrit... car c'est à vous , madame . c'est bien à vous que cette lettre est adressée.
CLAIRE. Monsieur d'Orbe, j'ai pitié du trouble où je vous vois bientôt je vous ferai comprendre.
d'orbe. Répondez-moi, madame
vous vovez bien qu'il n'est plus possible de me tromper maintenant. C'est à vous que cette lettre est adressée ?
(Wolmar est entre pendant cette dernièic phrase.)
OOQSXJOOQOQCOOOOQOOGOOQOOOOQQQOQOOCflGOOOirjflQSïfl
scem; vi.
Les Mêmes, WOLMAR.
CLAIRE. Eh bien !.. {Apercevant Wolmar... Ciel ! M. de Wolmar... {Avec effuri en s' adressant à son mari.) Oui, monsieur , c'est à moi !
d'orbe. A vous !.... Ah! madame
Claire, c'est affreux! c'est...
(En marchant vers elle, il se trouve face à face avec Wolmar.)
wolmar. Qu'as-tu donc?
d'orbe. Ce que j'ai!... rien . . . ( Éclatant ni sanglots )Non, non, je n'ai rien... (Il tombe anéanti sur une chaise.) CLAIHE , à fiait. Pauvre d'Orbe!., je trouverai un instant pour lui dire la vérité ; allons tout confier à Julie !