‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1448 sur 1577 · WOLMAR , JULIE · texte numérisé non relu

WOLMAR , JULIE

WOLMAR. Moment de silence. Julie est toujours ii n mobile et n'ose lever les yeux sur son mari. Celui-ci la regarde, puis reprenant la lettre qu'il froisse dans ses mains avec désespoir, lit encore une fois la phrase suivante: « Non, » désormais Saint- Preux ne consentira » plus à vivre loin de Julie. » (// se Vtve , s'approche de sa femme et lui dit: ) Madame, répondez-moi... (Julie tressaille et lève la tête. , puis la laisse retomber aoec effroi. ) Cet homme?., je le sais, je l'ai lu... vous l'aimiez à l'époque de notre mariage... pourquoi donc m'avez-vous épousé, madame?

Jt lie. C'était la dernière volonté de ma mère.

WOLmAR. Ah ! votre mère. . . oui , je me le rappelle... Elle voulait notre bonheur à tous les deux ! notre bonheur ! pauvre femme !

julie. Vous l'aviez généreusement secourue dans un jour de détresse , et moi , j'accomplissais le devoir de la reconnaissance.

wolmar. Un devoir! un sacriBce !..

c'esl en victime que vous marchiez à l'autel , et vous appeliez cela, madame, être reconnaissante ! Pour prix d'un service rendu à votre mère , vous arrachiez le vieux soldat aux affections de toute sa vie, et vous ne lui donniez , vous, qu'une affection trompeuse et mensongère ! Pour prix d'un service rendu à votre mère, mon existence, à moi, vous l'avez à jamais détruite ; vous avez condamné ma viedlesse au désespoir et à la honte.

jclie, se levant. Non , monsieur, non, je puis encore relever la tête avec fierté... Non , ce coupable amour qui me torturait l'aine a été combattu sans cesse... le souvenir de mon époux, le sentiment de mes devoirs, ne m'ont jamais abandonnée.

wolmar. Vos devoirs! encore ce mot...

et il vous écrivait, cet homme... et cette

LA NOUVELLE HELOISE

lettre, d'autres l'avaient précédée, et vousmême, madame, vous lui aviez écrit ?

jdije. Oui... je lui disais de renoncer à moi ,. je lui disais que son amour était un outrage ; je lui disais enfin que je voulais enfin être toujours digne de porter votre nom , et que jamais M. de Wolmar n'aurait à rougir de sa femme.

WOLMAR. JNon , il n'a pas à rougir, en effet; mais pour lui , mais pour vousmême , le bonheur est désormais impossible.-, et cependant ]e n'ai pas le droit, madame, de vous adresser des reproches, car vous me l'avez dit, vous n'avez pas trahi vos devoirs... Oui, Julie m'a trompé, moi, en me laissant croire que son cœur était libre. . Qu'importe ? fille dévouée et obéissante , elle devait s'immoler avant tout à la reconnaissance de sa mère; elle m'a trompé , elle a fait le malheur de ma vie; qu'importe? elle n'a pas trahi ses devoirs. Madame de Wolmar a revu celui qu'elle ai malt avant son mariage, ses regards ont rencontré les siens, et elle a compris qu'elle l'aimaii encore ;elle a reçu ses lettres, elle a osé lui répond ie;mai s elle n'a pas trahi ses devoirs ! elle n'a pas une pensée qui ne soit à lui , pour lui ; mais, comme elle ne se jette pas dans les bras du séducteur, comme elle ne fuit pas avec lui lom de son époux, comme elle dit à Saint-Preux : Renonce à moi, je veux être une femme honorable, je veux, le cœur brûléd'amour pour Saint-Preux, faire admirer mon dévouement à M. <le Wolmar... Julie est admirable en effet!.. Julie est un modèle de sagesse, car elle n'a pas trahi ses devoirs !

JUl.Ii:. Monsieur... ah ! par pitié !

WOLMAR. Toujours! toujours... elle est victime auprès de moi! toujours , elle est malheureuse d'être ma femme!., ah! Julie! Julie ! . . c'était ton amour que je voulais , et non pas le sacrifice de ta vie... car, vois-tu, moi, je ne suis pas homme à me réjouir de ta vertu lorsque tu ne m'aimeras pas, à être heureux lorsque tu souffriras, toi!.. Le mari assez égoïste, assez barbare, pour goûter ce bonheur , tu le trouveras dans les livres peut-être , dans ces romans qui ont trop exalté ta jeune tête... mais moi, moi, je ne suis pas un héros de roman, Julie... je suis homme , et j'ai au fond de l'aine toutes les passions humaines... moi, jet'... eh bien , eh bien! oui, je t'aime, je t'aime encore... et tu ne peux m 'aimer, Julie... et je vivrai désormais, je mourrai misérable, parce que j'ai donné toute mon existence en échange d'un cœur qui appartient à un autre. Non, Julie, non, tu n'as pas été franche avec moi:

madame de Wolmar, vous avez trahi vos devoirs !

jttlie. Ah ! monsieur, monsieur... accablez-moi plutôt de mépris et de colère... mais votre douleur, mais vos larmes. .. ah! c'est trop de souffrances pour moi, et mon cœur ne pourrait y suffire... Cette douleur, je l'apaiserai... ces larmes, ma tendresse les effacera... Oui, en vous contemplant sans cesse, vous, si grand , si généreux., vous, si digne de tout mon amour, pourrais-je avoir une pensée qui vous soit étrangère?., je vous aimerai, Wolmar , je vous aimerai comme vous voulez que je vous aime... et vous serez heureux encore, heureux près de votre Julie !.. {Wolmar a paru écouler sa femme avec plaisir; puis, tout-a-coup , il redevient sombre et triste comme auparavant .) Eh bien ! vous ne m'écoutez plus, et déjà le chagrin, la colère, ont reparu sur votre visage.

wolmar. Heureux!., tant qu'il vivra, lui! tant que je saurai qu'un homme au monde a pu se glorifier de m'avoir volé votre amour? jamais , jamais, madame !

JULIE. Ah! mon Dieu ! mon Dieu ! secourez-moi, donnez-moi des paroles qui puissent calmer cette sombre tristesse , et faire entrer la conviction dans son ame.

saint-preux, au dehors. Laissez-moi !

j'entrerai, j'entrerai, vous dis-je.

julie. Ah! cette voix...

wolmar. Eh bien! celle de Saint- Pieux, peut-être... oui, c'est lui... votre frayeur me le dénonce... Il est bien audacieux de se présenter dans cette maison !.. mais qu'il vienne, qu'il vienne... ou plutôt je cours à sa rencontre.

JULIE. Monsieur, monsieur, qu'allezvous faire ?

wolmar. Ah! vous tremblez pour lui, madame... c'est l'arrêt de sa mort, i. Il mai'che vers le fond. Sa femme tombe à ses genoux et s'attache à lui pour l'empêcher de sortir.

Il la repousse ; ici, la porte s ouvre ; on voit sur

le seuil Saint-Preux retenu par d'Orbe et sa

femme.]

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