‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1449 sur 1577 · D'ORBE · texte numérisé non relu

D'ORBE

sunt-preux. Laissez-moi... il faut que je parle à M. de Wolmar.

WOLMAR. lia raison, d'Orbe, cet homme est à moi... il m'appartient... de quel droit ose-t-ou m'en séparer?

d'Orbe, à Saint-Preux. Monsieur, c'est moi seul que vous devez chercher ici...

c'est moi qui vous ai écrit que vous étiez un Lâche el an infime.

(Pendant ce dialogue des trois hommes, prononce ti i* -,- vit«' et très-chaudement, les deux femmes ont voulu parler el contenir leurs maris... mais ceuxci leur prennent fortement la main et les empêchent de l'aire aucun mouvement.)

saint-preux. Monsieur, je n'oublie rien, rien; votre injure est là, poignante sur ma poitrine... elle me déchire, clic me brûle... et pourtant, je ne viens pas pour vous en demander compte, pour répondre au cartel insultant que vous m'avez adressé... Won, d'abord, je vous le répète, ici, et devant tous... (// traverse le théâtre , et va se placer devant IVolmar.) Il faut que je parle à M. Le comte de Wohnar.

(Mouvement gênerai. Effroi des deux femmes qui sont encore contenues par un geste des deux maris.)

wolmar. Eh ! que nie voulez-vous donc, monsieur? qu'avez-vous à me dire?.. Désormais, entre nous, toute explication est inutile.

saint-preux. Non , monsieur , vous m'entendrez.

wolmar. Eh bien ! sortons.

SAINT-PREUX. Je reste.

wolmar. Je vous ordonne de me suivre.

SAINT-PREUX. Je reste.

WOLMAR. Misérable \ (Il lève la main sur lui. Les deux femmes poussent un cri, Wolmar s'arrête au moment de frapper -, Saint- Preux garde le silence, et ne fait aucun geste pour répondre à celui de Wolmar , mais sa physionomie doit exprimer la plus violente contrainte. Moment de silence.) Retirezvous, madame !

d'orbe. Claire, va-t'en.

(Mouvement d'hési talion de la part des deux femmes.)

SAINT-PREUX. Non, messieurs, la présence de ces dames est nécessaire pour l'entretien que je veux avoir avec vous.

(Moment de silence et dVtonncnicnt de la part des quatre autres personnages.)

D'ORBE, à Claire. Décidément, je l'ai bien jugé... c'est un lâche.

Claire. Je m'y perds.

wolmar, avec effort sur lui-même ; il dit à Saint-Preux. Parlez donc, monsieur, je vous écoute.

JULIE, à part. Ah ! je meurs de frayeur !

Saint-preux. Vous avez levé la main sur moi, monsieur... et ce n'est pas le premier outrage que j'aie reçu dans cette journée... eh bien! j'ai supporté celui-là, joiiime j'avais dévoré l'autre ; il me reste encore assez de patience , assez de force pour vous dire en présence de ces témoins : Monsieur Wolmar, je ne me battrai pas

Avec VOUS.

WOLMAR, se tournant vers sa femme. Je

suis tranquille maintenant... vous ne pouvez plus aimer cet homme-là.

(Il s'assied et tourne le dus .'. Viint-Preux.) JULIE, à elle-même, en regardant Saint- Preux avec anxiété. Mais du moins, je ne puis non plus le mépriser, oh ! c'est impossible.

d'orbe, à Claire. Tu vois bien que c'est un lâche.

Claire. Un lâche ! je l'ai vu braver la mort pour nous sauver toutes les deux.

(A l'exemple de Wolmar, d'Orbe s'est assis en tournant le dos à Saint-Preux «pu re6te debout et isolé entre les deux couples au milieu du théâtre. Les deux femmes sont debout également, chacune pics du fauteuil de son mari , et attendent ce que Saint-Preux va dire.)

sunt-I'BEUX, se tournant vers Julie. Je vous ai dit, il y a long-temps, madame... (IVolmar rellve la tète avec colère, lorsque le jeune homme s'adresse à sa femme. Celui-ci s'arrête un instant, puis reprend, en parlant toujours à Julie, d'une voix très-respectueuse.) Je vous ai dit que j'étais orphelin, que ma pauvre mère était morte peu de temps après ma naissance. Un homme que je n'avais pas vu jusqu'à ce jour, dont j'ignorais même le nom, a pris soin de mon enfance... de loin, il a veillé sur toute ma vie... et maintenant, depuis un instant seulement, je sais quel est cet homme, je viens de l'apprendre par la voix d'un ami, de sir Edouard...

WOLMAR, qui a changé peu à peu de figure, et malgré lui a rapproché son fauteuil de Suint-Pi eux. Sir Edouard!

saint-preux. Il est de retour après un long voyage... et par lui je sais que cet homme généreux, à qui je dois tout, et que parfois j'osais accuser dans mon délire, dans mon ingratitude... oui, que je maudissais pour ses bontés mêmes, qui venaient m 'accabler sans faire cesser le mystère de mon existence... eh bien, je sais que c'est le seul parent qui me reste au monde... le frère chéri de ma mère, celui qui l'a consolée , soutenue jusqu'à son dernier soupir, et qui a voué à son enfant orphelin toute l'affection qu'il avait eue pour elle... Je sais qu'il est là, devant moi ; je sais que c'est vous, M. le comte de Wohnar.

LES TROIS AUTRES PERSONNAGES. Wolmar !

(Les deux hommes se sont levés, et chacun s'est rapproché de Saint-Preux.)

saint-preux , continuant avec chaleur.

Ce n'est pas tout... Sir Edouard avait mission de me rejoindre, de me deviner sous le nom supposé qui me cachait même à ses regards, de découvrir ma retraite, et de me rapprocher de mon bienfaiteur... oui. M. de Wolmar me tendait les bras,

LA NOUVELLE HÉLOISE

il voulait que je portasse son nom , son nom illustré par tous ses ancêtres, et plus glorieux encore par les actions de toute sa vie... et moi, misérable, à l'instant même où il me faisait cet honneur, où il voulait in'aimer comme son enfant... je n'avais qu'une pensée au fond de l'aine, celle de troubler son repos , son bonheur... (S'adressant à (ÏOrbe.) Ali! vous aviez raison, monsieur, j'étais un lâche et un infâme... Aussi, je ne suis pas venu dans cette maison pour vous sommer de rétracter ces paroles, mais pour tombera ses genoux, mais pour lui dire : Grâce ! pardonnez-moi, monsieur, pardonnez-moi, ou plutôt, accablezmoi encore de votre colère, frappez, cliâtiezmoi comme un père a le droit de châtier un fils indigne de son amour, et, dût votre ami me renouveler tous ses outrages, je ne me battrai pas. .. non, mon père, je ne me battrai pas avec vous! ...

(Il est aux genoux de M. dé Wolmar. Celui-ci lui

tend vivement la main.)

wolmar. Relève-toi, Charles de Wolmar... relève-toi... tu es un brave jeune homme, et personne* lorsque je te presse dans mes bras, ne t'accusera d'avoir manqué à l'honneur... N'est-ce pas, d'Orbe?

d'orbe. Non, personne... Monsieur, je vous demande grâce à mon tour...

saint-preux. Ah! merci!..; merci!..»

c'est la vie que vous venez de iiie rendre l'un et l'autre.

wolmar. Oui, c'est lui ! c'est Charles ! c'est lui que j'ai tenu enfant sur mes genoux , qui me souriait , qui m'appelait déjà du nom de père... Ma sœur... je te reconnais, je te retrouve dans ton fils... ma pauvre sœur, victime d'un amour malheureux, et inoi-inèine (regardant avec

chagrin sa femme et Saint-Preux) et tout autour de moi me retrace l'image de te9 douleurs.

julie. Monsieur !.. vous êtes triste encore , lorsque vous voyez heureux tous ceux qui vous environnent.

saint-puei x. Mon bienfaiteur, mon père, je serai digne de vous.

{ Wolmar serre avec expression les mains de Julie et

de Saint-Preux.)

(Antoine rentre au fond et remet h M. de Wolmar

un paquet cacheté.)

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