‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1451 sur 1577 · SAINT-PREUX, JULIE · texte numérisé non relu

SAINT-PREUX, JULIE

(Au lever du rideau, Julie est devant un chevalet, et semble peindre un portrait. Saint-Preux est debout auprès d'elle, suivant de l'œil son travail, comme pour la guider et lui donner des conseils. Julie est en deuil; Saint-Preux en uniforme de lieutenant de marine, avec un crêpe à la poignée de son e'pêe.)

JULIE. Enfin le voilà terminé — ai-je bien profité de vos conseils, monsieur... et mon cœur m'a-t-il bien inspiré lorsque je traçais cette image? êtes- vous content de votre élève?

saint-preux. Oui, Julie... c'est lui!

c'est M. de Wolmar... ses traits étaient bien présens à votre mémoire.

julie. En le regardant , parfois il pourra nous arriver de croire qu'il existe encore, et qu'il nous voit, nous entend... Oh ! c'est une douce erreur que celle-là ! SAINT-PREUX. Mon bon oncle!.. Je t'ai perdu, et je vis encore !.. mon général !... ah ! c'était moi qui devais tomber à ta place. (// s'éloigne du portrait ainsi que Julie.) Mais vainement, Julie, j'avais tenu ma parole en me plaçant sans cesse devant lui, au plus fort de la mêlée. Je voyais périr, à mes côtés, mes plus braves camarades, et je restais debout. Un jour, un seul... je fus blessé, ce fut alors... ah! malgré moi cette funeste époque est toujours présente à ma mémoire.

JULIE. Et malgré moi je trouve aussi je ne sais quel plaisir à m'en rappeler toutes les circonstances, à vous les entendre raconter, Saint-Preux.

Saint-preux. Nos armes avaient cessé d'être victorieuses; la trahison ouvrait aux Anglais les portes de Pondichéry.

Nous combattions encore, mais sans espoir. Je fus blessé , blessé à ne pouvoir plus tenir mon sabre pour défendre mon général. Je tombai, et par son ordre à lui je fus emporté, presque mourant, dans son hôtel... Quand je revins à î.ioi, le matelot qui veillait à mes côtés pleurait . .

Je l'entends encore me dire que nous étions vaincus, que le drapeau anglais avait remplacé le nôtre, et qu'on nous accordait une heure pour sortir de la ville. Je prononce le nom de M. de Wolmar... le vieux soldat no me répond que par de nouvelles larmes; alors je m'élance, malgré lui, hors de l'hôtel , je me traîne jusqu'au champ de bataille... Là, des soldats anglais se disputaient les dépouilles de nos camarades, de nos chefs, et dans leurs mains, je vois, je reconnais l'uniforme de mon général, son épée, son portefeuille que ces misérables parcouraient d'un œil avide... Désespéré, j'arrache l'appareil qui couvrait ma blessure, et, présentant aux An glais ma poitrine découverte, j'appelle, par mes cris, une mort prompte et certaine... Eli bien! le ciel voulut encore une fois tromper mon espérance; car, après un long évanouissement , je rouvris les yeux à bord d'un navire qui ramenait en France les tristes débris de noire armée ; le nom de mon oncle était inscrit parmi les morts, sur les contrôles de la manne; et moi, j'avais survécu même à notre défaite, même au trépas de celui dont je vous avais promis de préserver la vie.

JULIE. Dans celte maison, ses amis l'attendaient avec moi... mais nous ne devions pas le revoir.

(Claire entre doucement pendant cette dernière phrase, et vient se placer entie les deux jeunes gens. Ce mouvement es( inaperçu rie Julie et de Saint-Preux; celle-ci a les yeux baisses, le jeune homme- lui parle d'un ton mélancolique et sans la regarder.)

s :ëiœ h.

Les Mêmes, CLAIRE.

SAINT-PREUX. Je revins seul, misérable,

honteux «le moi-même, et je n'éprouvais plus qu'un sentiment de tristesse, à 1 aspect de ce beau pays, de cette vallée de Clarens que j'avais tant aimée, Julie, par-

LA NOUVELLE HÉLOISE

>.ee que je vous y avais vue pour la preiinière fois.

CLAIRE, se mêlant à la conversation , et \a continuant sur le même ton de mélancolie. Puis dix-huit mois se passèrent, et peu à peu...

(Mouvement de surprise des deux jeunes gens à l'aspect de Claire.) JULIE. Claire!

saint-preux. Madame ! . . .

claire. Peu à peu, Julie et Saint- Pi eux, tout en causant de leurs souvenirs, de leurs chagrins, tout en pleurant ensemble, comprirent qu'il y avait encore dans leurs aines place pour un autre sentiment que la douleur.

jelie. Ah! tais-toi! tais-toi !

Claire. Et te voilà, cousine, te voilà, comme autrefois , écolière soumise et attentive , souvent plus occupée d'amour que de peinture , et bientôt tu seras sa femme. Tu as voulu , par respect, par vénération pour le souvenir de M. de Wolmar, garder ces habits de deuil jusqu'au jour de la signature du contrat. Il est venu. Ton professeur va devenir ton mari , et moi, ma pauvre Julie, malgré tous mes regrets sur le passé, je serai joyeuse aujourd'hui : aujourd'hui, je veux croire à l'avenir.

JULIE. L'avenir!... ah! puissent tes vœux pour moi se réaliser, cousine !

claire. N'es-tu pas aimée de lui comme autrefois?

saint-preux. Oh ! cent fois davantage !

claire. Et tu es triste encore!... et tous les deux, en face l'un de l'autre, vous osez à peine vous regarder, vous n'avez des yeux que pour ce portrait... Tenez, vous voilà l'un et l'autre absolument (Comme M. d'Orbe, mon pauvre mari; il (a la tète si faible! En' apprenant la mort de son ancien ami, vous savez qu'il a eu comme un accès de délire... eh bien ! depuis un mois, depuis qu'il est question de ce mariage , tous ses chagrins se sont renouvelés... et j'ai peur que sa folie ne le reprenne. Le voilà... vite jetons un voile sur ce tableau... (Saint-Preux recouvre le tuldeau) et laissez-moi seule avec lui. Je vais tâcher de le distraire de son idée fixe.

JULIE. Venez, Saint-Preux... conduisezmoi chez ces pauvres paysans dont vous m'avez hier signalé l'infortune.

saint-preux. Oui, Julie... secourir des malheureux, n'est-ce pas encore rendre hommage à sa mémoire?

(Ici, entrée de d'Orbe ; ce personnage n'est plus du tout le même qu'à l'acte précédent; sa physionomie exprime une tristesse profonde. Ses niouve- |

mens sont plus lents ainsi que sa démarche ; sa parole doit être aussi moins forte et moins articuléc. Enfin il doit paraître beaucoup vieilli, m;iis plus encore par les chagrins que par les années. 11 entre d'un air pensif, sans voir les trois autres personnages: Julie et Saint-Preux le regardent avec inquiétude.)

CLAIRE, à demi-voix. Allez, je ne tarderai pas à vous rejoindre... Allez.

(Ils sortent. D'Orbe se retourne et aperçoitsa femme.)

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