CLAIRE , D'ORBE
d'orbe. Ah! c'est toi, Claire. ( // lui tend la main. Puis , montrant l'endroit paroù les deux jeunes gens viennent de sortir. Où vont-ils?
claire. Chez le fermier Simon, tu sais?. .
d'orbe. Ah! oui, ce pauvre diable dont la maison a été incendiée... c'est bien! c'est très-bien! et ce soir, n'est-ce pas la signature?..
CLAIRE. Sans doute... n'as- tu pas consenti ?
d'orbe. Je crois bien : je n'avais pas le droit de m'y opposer.. . et quand je l'aurais eu , je n'aurais pas osé troubler plus longtemps le bonheur de ces deux jeunes gens ; mais...
claire. Mais?..
d'orbe. C'est plus fort que moi , ça m'afflige, ça me désespère... mon ami!
mon pauvre Wolmar ! il me semble que ma vie a fini avec la sienne. Adieu toute ma gaîté , tout mon ancien caractère... je ne suis plus le même... je n'ai plus là qu'une pensée , une seule , lui! lui ! toujours lui ! chaque instant , chaque objet me le rappelle. Si je cherche à me distraire parla lecture, si pour cela je m'enferme dans ma bibliothèque , mes mains rencontrent d'abord les livres que nous lisions ensemble de préférence ; je descends dans ce jardin , et je vois ce portrait.
CLAIRE. Ah! ce portrait...
(Elle s'approche doucement du tableau, et le couvre d'un voile.)
d'orbe. Enfin tout conspire pour augmenter mon trouble et mon incertitude.
L'autre jour, j'essayais de parcourir un journal, de m'informer enfin, moi, insensible à tout depuis si long-temps , de ce qui se passe autour de moi... eh bien ! Claire, croirais-tu que je suis tombé sur cette phrase?...
claire. Laquelle? parle donc, parle vite...
d'orbe. « On assure qu'un grand îiom- » bre des officiers supérieurs de M. de » Lalli qu'on avait crus morts, lors de la .. prise de Pondichèr y, viennent de rentrer
IHÉATRAL.
» dans leur pays, sortis après dix-huit » mois des prisons d'Angleterre. »
CLAIRS. Ali ! mon Dieu !
D'OKliK. Je l'ai lu, je l'ai lu... et juge maintenant si je peux tranquillement songer au mariage qui se prépare.
CLAIRE. Mais, hélas! notre malheureux ami ne peut être au nombre des prisonniers... sa mort est trop certaine. Les détails positifs que nous a donnés M. Saint- Preux, cet acte de décès délivré par le ministère de la marine...
d'orbe. Oui, c'est vrai, il est mort ! bien mort! mon pauvre Wolmar !... et tu vas encore me traiter de fou , de visionnaire ; mais enfin tu ne triompheras pas de mes frayeurs , de ma faiblesse, de ma folie ; non , tu ne m'empêcheras pas de voir, d'entendre partout et sans cesse, le j our qnandje pense, la nuit quand je rêve, mon camarade d'enfance qui vient me reprocher le mariage de sa veuve avec son fils adoptif , qui vient me dire : D'Orbe , tu n'as rien essayé pour y mettre obstacle ; d'Orbe, c'est ton ouvrage ! j'ai beau faire. . . j'ai beau vouloir chasser cette idée.... elle reste là, elle ne s'en va pas! elle me brûle , elle me brise la tète ! et je suis sûr, oui, je suis sûr, quand ils vont être mariés, que je verrai encore l'ombre de mon ami se placer entre eux pour me redire : C'est ton ouvrage ! c'est ton ouvrage !
Claire. Ah! d'Orbe, reviens à toi... le souvenir de celui qui n'est plus doit-il anéantir toute affection pour ceux qui lui survivent ?. . l'ombre de Wolmar peutelle exiger de toi que tu nous fasses tant de peine? Songe donc un peu à moi , à ta femme, qui ne mérite pas non plus que tu l'oublies... entends-tu, d'Orbe?
d'orbe. Oui , c'est vrai... je vois bien que je te chagrine... aussi, je fais tous mes efforts pour me donner une occupation, une distraction quelconque.
claire. En cherchant bien ensemble , nous trouverions...
d'orbe. Jamais.... Te l'avouerai-je , Cja|re! j'en suis venu à regretter l'époque où j'étais inquiet, tourmenté à cause de toi... oui, je voudrais à tout prix retrouver mes misères de ce temps-là , ma jalousie enfin, quoiqu'elle m'ait tant fait souffrir... ça me ferait du mal encore, ce serait toujours^ une folie ; mais je l'aimerais mieux que l'autre... au moins; l'accès a une fin , cela passe, et l'on est heureux !
Claire , souriant. Sans doute , avec une querelle, et puis un raccommodement....
Ah ! vous voudriez, monsieur que ce tempslà fût revenu.
d'orbe. Je voudrais... je voudrais l'impossible. Quand ce chagrin-là m'est devenu indispensable pour me distraire je ce peux plus l'éprouver... je ne peux pas être jaloux; je ne peux pas douter de toi, madame d'Orbe , même une minute, méra une seconde , je ne peux pas...
claire. Vraiment ?
d'orbe. Bonne Claire!., avec ton air frivole , tu es un ange pour ton vieux mari. Plus je suis devenu triste, morose, insupportable, plus tu es bonne, aimable, assidue, patiente auprès de moi... aussi, dans les momens où je suis plus tranquille, je m'en veux bien , Claire , de tous les ennuis que je te donne.
Claire. Savez-vous, monsieur, que vous m'inspirez là une singulière idée ?
D'ORBE. Quoi donc?
. claire. Cette image funeste dont vous êtes poursuivi , vous l'oublieriez donc si vous pouviez encore être jaloux de moi?
d'orbe. Tu ris, méchante !
claire. En vérité, vous me donneriez envie d'être coquette.
d'orbe. Je t'en défie.
CLAIRE. Oui , pour vous guérir de vos tourmens, je saurais vous en créer un autre ; je donnerais à mes yeux une expression de perfidie qui vous épouvanterait... je vous connais, monsieur, vous n'y résisteriez pas...
d'orbe. Ah ! ah ! ah !
Claire. Allons, vous riez à votre tour... tant mieux ! c'est ce que je voulais.
d'orbe. Oui, je ris... grâce à toi, je suis... presque heureux... et c'est, depuis dix-huit mois , peut-être mon premier instant de bonheur.
(Un domestique est entre', apportant sur un plateau
du thé, qu'il pose sur une petite table de jardin
placée à la droite du public , devant un banc de
pierre. Claiie conduit doucement son mari rie ce
côte, le fait asseoir, et lui verse le the. On entend
au-deborsle roulement d'une voilure.)
CLAIRE, remontant la scène. Ah! une
chaise de poste qui s'arrête au bas de la
côte... Qui sait ? il y a peut-être là-dedans
un bel inconnu, un chevalier mystérieux,
envoyé par le ciel pour me charnier, pour
me séduire... et pour vous rendre jaloux.
d'orbe , prenant sa tasse de thé. Je te le
dis encore, je t'en défie.
Claire. Vous êtes bien heureux que je sois obligée de rejoindre mes amis.
d'orbe. Déjà !
claire. Il le faut. ( Lui versant une seconde tasse de thé. ) Mais tu ne seras plus triste !
LA NOUVELLE HÉLOISE
d'orbe. Non.
Claire. Et ce soir, à la signature du contrat , tu feras bon visage à tout le monde.
d'orbe. Oui, je tâcherai.
claire. A la bonne heure... Restez-là , restez... je le veux !
(Elle sort.)