‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 1453 sur 1577 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

D'ORBE, puis un instant après, WOLMAR.

D'ORBE. Charmante ! charmante ! elle a raison ! je chasserai toutes ces maudites idées qui m'ont fait tant de mal; je n'y tiendrais pas, je deviendrais fou; je tâcherai de ne plus penser qu'à ma femme. Elle est bien loin... je ne la vois plus... et par là... quel est cet homme qui me regarde, qui me fait signe... Ah! ce voyageur dont elle m'a parlé tout-à-l'heure... Eh bien , qu'a-t-il donc à me considérer ainsi! il me tend la main comme s'il me connaissait; quant à moi, je ne crois pas... Ciel! encore ma vision qui me reprend... Non , ça ne se peut pas, ce n'est pas lui... ce n'est pas vous, n'est-ce pas? mais dismoi donc que ce n'est pas toi ?

( Un homme en redingote de voyage est entre à la droite du public ; il approche de d'Orbe et lui tend la main. C'est Wolmar.)

wolmar. D'Orbe !

d'orbe, se laissant prendre la main , et regardant avec défiance. Wolmar! {Il hésite toujours, le touche, le regarde encore, puis s'écrie.) Mais je ne suis pas fou, mon Dieu ! j'ai bien toute ma raison... c'est lui, c'est lui!

(Il se jette dans ses bras, puis, ramène jusque sur le devant du théâtre, et le considère toujours avec attendrissement.)

wolmar. Oui, c'est moi, d'Orbe, le prisonnier des Anglais, à qui l'on a ouvert enlin les portes de son cachot.

d'orbe. Wolmar... on t'a cru mort, nous t'avons tous pleuré.

womar. Mort! en effet, les cruels! ils ont intercepté toute correspondance; mais tu sauras tout plus tard , je te dirai tout ce que j'ai souffert. Ah : maintenant , le passé n'est plus rien, puisque je suis libre, libre pour te revoir, ami, pour embrasser tous ceux que j'ai.ne... Julie. Julie! où est-elle ?

d'orbe. Sortie avec... avec ma femme.

wolmar. Sortie!., ô mon Dieu! et lui, après toi, le plus cher de mes amis, lui, Saint-Preux, ou plutôt Charles, le (ils de ma sœur, et je nuis le due avec orgueil, le plus brave de mes officiers?

D'OBBE. îl donnt' le bras à ces dames .-

Il s'agit d'une bonne action... c'est une habitude que tu nous as donnée à tous.

wolmar. Eh bien ! conduis-moi, je veux les voir à l'instant, à l'instant même.

d'orbe , à part. Diable ! si on pouvait les prévenir, ce serait plus sûr.

WOLMAR. Tu hésites?

d'obre. Non pas, non pas... pourtant..

(A part.) Et ces paysans, ce notaire, qui doivent venir pour la fête, pour le contrat...

wolmar. D'Orbe, tu n'as plus l'air aussi joyeux de mon retour que tu l'étais il y a un instant.

d'orbe. Ah! peux-tu le penser? mais vois-tu, la surprise, l'émotion... tu conçois..? Il en sera de même pour eux... ces pauvres jeunes gens... et si tu faisais bien, j'irais seul à leur rencontre, je te les amènerais, et...

WOLMAR, l'interrompant vivement, après l'avoir regarde comme pour chercher à lire dans ses yeux. Ecoute, le trouble où je te vois a réveillé dans mon aine des terreurs que j'éprouvais malgré moi lorsque j'étais prisonnier... puis , je les avais bannies en recouvrant la liberté; je les croyais surtout effacées pour jamais , depuis que je t'ai embrassé... d'Orbe , me serais-je trompé? réponds-moi... Suis-je revenu ici pour y subir une destinée plus horrible encore que ma captivité?

d'orbe. Wolmar, je ne te comprends pas, je ne sais ce que tu veux dire.

WOLMAR, après un temps d" reflexion. Je les attendrai, je triompherai de mon impatiente... aussi bien, il est heureux peutêtre que je sois un instant seul avec toi.

d'orbe. Mais...

W0LHl-\R. Laisse-moi parler; il le faut. Ici, vous avez tous pleuré ma perte; mais la vengeance des Anglais, en épargnant une partie de nos soldats et de nos officiers, a été implacable pour nous, les chefs de cette déplorable expédition... ce n'était pas notre mort qu'on voulait, c'était notre souffrance... elle a été affreuse... j'allais être tué par des maraudeurs qui m'avaient dépouillé de mon uniforme... l'unirai anglais me reconnut pour le chef d'escadre qui lui avait été si souvent redoutable, et je fus emmené, jeté dans les fers... et là, toute communication avec ma patrie, avec mes amis, me fut interdite... Ah ! c'était là , d'Orbe , c'était \k ma pins grande misère , la seule pour laquelle j'ai toujours manqué de courage... j'étais mort pour loi , je le savais, mort pour Julie, et pour lui! tu me comprends , u 'est-ce pas? Pour lui ! je me disais Charles etl au-

MAGASIN TUKATKAL.

près d'elle ! il la voit tous les joins, et son amour ne lui semble plus un crime... Je suis mort ! elle est veuve! et pleurant alors de désespoir el '1 ■ rage , parfois j'étais i < - 1 1 1 < '• de me déchirer la poitrine , ou de me briser la tète contre les barreaux de ma prison !

d'oriîe. Wolmar.'.. tu m'effraies...

WOLMAR. 12 1 1 bien! ce suppliecdu doute, de l'incertitude, ami , tu viens de me le

rendre il est là comme dans mon

cachot , il détruit presque tout le plaisir que j'éprouve à le revoir... Au nom du ciel, d'Orbe, réponds-moi... ne prolonge pas cette agonie... réponds; je le veux... ils s'aiment , ils se parlent d'amour n'estil pas vrai ?

D'ORBE , avec effroi , et s' empressant de répondre. Jamais ! jamais !.. ils n'y pensent pas le moins du monde... au contraire.

wolmar. Tu ne me trompes pas ?

d'orbk. Du tout... {A part). Je ne sais plus ce que je dis...

wolmar. Mais pourquoi donc , s'il en est ainsi , si mon retour était un bonheur pour eux , pourquoi donc ne m'as -tu pas déjà conduit dans les bras de mes enfans ! ( Regardant au-dehors. ) Ah!., là bas... mes yeux ne m'ont pas abusé... les voilà... je les reconnais !

d'orbe. Avec ma femme !

wolmar. Elle les quitte , et tous les deux se dirigent de ce côté! O mon cœur... est-ce de joie, est-ce de terreur qu'il doit battre ainsi ?

d'orbe. Wolmar... je t'en conjure...

laisse-moi d'abord leur annoncer ton retour.

WOLMAR , l'entraînant derrière une charmille. Non , non, tais-toi, pas un mot , pas un geste! Là , j'ai senti se ranimer toutes mes tortures il faut

qu'elles finissent ; il faut que je sache si mes soupçons sont injustes... D'Orbe , dussé-je tomber mort en les écoutant , je veux , je yeux les entendre.

DORBE , à part , en se laissant entraîner. Ah! s'ils pouvaient oublier tous les deux de se parler d'amour!

oocoooaQOOoo8ooooc»oeccowo«i8QOOocooaoooe90

Page 1