D'ORBE, WOLMAR, JULIE, SAINT- PREUX
(Pendant celte 6n de scène, Julie et Saint-Preux sont entrés lentement et semblent continuer une conversation.)
SAINT-PREUX. Julie! le ciel, qui nous avait si long-temps séparés, veut donc enfin nous réunir. Dans peu d'instaus, vous serez ma femme.
wolmar. Sa femme! D'Orbe, tu m'a3 trompé !
d'orbe , à part. Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines.
saint -preux. Et pourtant, lorsque l'heure approche où nous devons signer ensemble cet acte qui nous unit à jamais l'un à l'autre...
D'ORBE, bus à son ami. Le contrat n'est pas encore signé
wolmar. Mais ils m'ont oublié !..mais ils s'aiment!
JULIE. Saint-Preux, je vous comprends :
dans ce moment, sans doute , votre cœur éprouve ce qui se passe dans le mien... l'heure approche, et après l'avoir tant dédésirée, nous voudrions la voir reculer encore.
saint-preux. Et nous tremblons comme si la seule pensée de ce mariage était un crime.
d'orbe. Hein! crois-tu qu'on t'oublie?
JULIE, à Suint-Preux. Venez, mon ami.
(Elle lui prend la main, et le coudui t devant le tableau, qu'elle découvre.)
WOLMAR. Que fait-elle? ( Julie s'agenouille devant le portrait , et Saint-Preux enfuit autant.) A genoux, l'un et l'autre?
d'orbe. Oui, devant toi ! c'est ton portrait... l'ouvrage de Julie.
wolmar. Mon portrait! son ouvrage !
d'orbe. Et vois comme il est ressemblant ! vois comme on t'oublie !
(Ils se sont avances doucement, et Wolmar considère avec attendrissement son portrait , devant lequel sont toujours prosternés les deux jeunes gens. Ht se lèvent, et les deux vieillards, se reculant, sont de nouveau masques par les arbres.)
JULIE, debout, mais toujours devant le portrait. AVolmar , que ton ombre s'apaise et ne maudisse pas ceux pour qui tu as été si bon pendant ta vie... Si leur amour t'offense, tu es bien vengé; désormais nous ne pouvons être heureux : tu es perdu pour nous, et trop de souvenirs, de regret* sont là pour glacer notre joie, pour détruire à jamais notre bonheur.
WOLMAR, d'une voix étouffée par les sanglots. Julie... Ah ! mon ami, tu l'entends.
d'Orbe , pleurant aussi. Décidément, elle t'oublie, cette femme-là.
saint-preux. Mon père... pardonnemoi de n'avoir pu te sacrifier mes jours... c'était mou vœu, mon espoir, et, seul, tu as été frappé... Mais, au moment de contracter ce mariage, une frayeur, un remords invincible m'a ramené à tes pieds... comme autrefois, comme ce jour où tu me tendis les bras en m 'appelant Charles de Wolmar... Comme alors, mon père, pardonne-moi : si de là-haut tu lis dans mon
LA NOUVELLE HÉLOISE
ame, tu que, maintenant encore, je vouderaitHonner ma vie pour ï*ck*>sr la tienne. Adieu, mon père.
JLUE. Adieu!
\\ olmar, faisant deux ou trois pas vers l endroit par où les jeunes gens s'éloignent. Non, non, pas adieu... Julie... Charles... Ah ! la voix me manque.
(r-n voix est altérée, affaiblie par l'émotion, et les deux jeunes gens n'ont pu l'entendre.)
D'orbe , pleurant. A moi aussi. wolmar. Et je n'ai pas la force. . .
d'orbe , de même. Ni moi non plus.
(Tous deux tombent comme épuises sur le banc. Pendant ce temps Saint-Preux et Julie ont continue de se retirer lentement. Ils disparaisseut.)