SCENE X
Les Mêmes, WOLMAR.
WOLMAR. Ab ! mes enfans, les voilà!...
(Il se dirige de leur côte' avec joie, marchant doucement, et comme disposé à venir se placer entre eux. Saint-Preux continue.)
SAlïW-PREUX. Et maintenant... maintenant que ce mot est devenu pour moi ce qu'il était il y a deux ans, un crime... eh bien ! il est là , malgré moi, sans cesse sur mes lèvres, prêt à s'échapper, Julie... oui, je t'aime, je t'aime !
(Une violente colère se peint sur !a figure de Wolmar... Il ouvre sa redingote qui recouvre un vieil uniforme d'officier de marine , porte frénétiquement la main a son poignard, et le flre du fourreau. Ce mouvement, exécute très-vite, n'interrompt pas le dialogue des deux jeunes gens, qui devient au contraire, dès ce moment, plus vif et plus animé.)
JULIE. Ah! par grâce, monsieur Charles!...
Saint-preux. Et je suis heureux et misérable tout à la fois, en apprenant qu'il existe, lui, heureux de son retour, et misérable de ta perte ; bien heureux de pouvoir embrasser mon général, de lui rendre chaste et pure, pour prix de tant de bienfaits, celle qui doit embellir sa vieillesse... mais misérable, oh ! mille fois misérable de n'avoir pas assez de courage pour aimer cette femme comme une sœur.
JULIE. Monsieur... monsieur... n'aurezvous donc aucune pitié de la pauvre Julie?., voulez-vous qu'il voie, à son retour, cette rougeur qui couvre mon visage, ces larmes que je ne puis plus contraindre?., voulez-vous enfin que je tombe morte à ses pieds lorsqu'il va nous revoir?..
(Elle tombe sur le banc, et la tète de Wolmar domine la sienne. Saint-Preux toujours debout près du bosquet ne peut le voir. Moment rie silence, Wolmar, au dernier mot de Julie, a remis le poignard dans sa ceinture. 11 prend des tablettes, et s'appuyant sur le piédestal d'une statue, écrit quelques lignes au crayon, s'interrompant de temps à autre pour entendre les mots les plus expiessifs que vont se dire les deux jeunes gens pendant la fin de la scène. De ce moment, le langage de Saint-Preux est plus posé, plus lent, et prend une sorte de solennité. ) SAINT-PREUX. Pardon, pardon, madame... ce langage, vous ne l'entendrez plus à l'avenir... ce chagrin que j'éprouve, personne ne le verra, ne le saura désormais... Pour lui, pour M. de Wolmar, je me condamnerai à une agonie de tous les jours, de tous les instans... je saurai me faire un visage riant, paraître calme et indifférent auprès de Julie... enfin tout le inonde, et lui surtout, en jetant sur moi le coup-d'œil le plus pénétrant , le plus soupçonneux, pourra croire à mon bonheur, à ma joie, lorsque j'éprouverai là toutes les tortures de l'enfer. Lui, du moins, il sera heureux!
wolmar. Heureux!
(11 continue d'écrire.)
saint-preux. Et vous aussi, madame !
Julie. Moi!.... ah! pouvez-vous le
LA NOUVELLE HÉLOISE. 57
?:-, mon sortserale vôtre, monsieur,
croire:
et votre courage ne sera pas au-dessus du mien. Ma vie ! depuis long-temps, n'en aije pas fait le sacrifice, Charles? Tous les deux, ne sommes-nous pas enchaînés à lui par la même reconnaissance? Monsieur Charles, nous devons souffrir, nous; mais à lui, nous lui devons le bonheur. (Musique joyeuse dans le lointain. Wolmar semble avoir fini sa lettre. Il arrache de son calpin le feuillet sur lequel il vient d'écrire, et sort précipitamment.) Tenez, entendez-vous?...
ce sont nos amis , ils viennent avec M. d'Orbe... pour célébrer avec nous le retour de M. de Wolmar.
(Les deux jeunes gens gagnent le milieu du théâtre.)
sauvt-pueux. Oui, une fête... et je vais y paraître... Oh ! ma joie sera sincère une fois encore!... car il va me presser dans ses bras.
julie. Adieu, monsieur Charles; c'est la dernière fois que Julie vous aura laissé lire dans son aine , c'est la dernière fois que nous pleurons ensemble.
saint-preux. Oui , la dernière...
(Ils sortent l'un à gauche, et l'autre h droite. La musique de fête continue en sourdine. Wolmar reparaît au fond à l'extérieur. Il est suivi d'un paysan à qui il remet le papier qu'il vient d'écrire, çt il lui montre du doigt le côté où la musique se fait entendre comme pour lui indiquer de remettre son billet à d'Orbe.)
wolmar. A lui... entendez-vous? à M. d'Orbe, à lui seul !.. Allez.
(Sortie du paysan.)
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