SCÈNE III
Les Mêmes, SOPORATO.
soporato. Chut !... silence au nom du ciel!
FAiUBOUSSOUL. Qu'est-ce que c'est ?
soporato. Chut ! vous dis-je, chut !..
fariboussoul. En voilà un qui parle, et c'est pour nous faire taire?
soporato. Chut ! encore une fois, vous allez les réveiller.
fariboussoul. Qui donc ?
soporato. Mes sujets...
HASSAN. VOS SUJetS I
fariboussoul. Ils dorment ?
soporato. Du sommeil Magnétique.
fariboussoul. Hein ? qu'est-ce que vous me dues là ? nous sommes ici. ..
soporato. Dans l'île du magnétisme dont je suis le gouverneur.
fariboussoul, les considérant. Ah ! ils dorment... est-ce que c'est votre conversation qui les a mis dans cet état- là?
soporato. Non, jeune homme, c'est mon fluide magnétique ; j'en suis pourvu d'une dose si abondante. qu'à vrai dire, mon corps n'est que fluiie.
fariboussoul. C'est donc ça qu'on voit le jour au travers ?
soporato. Je m'appelle le prince Soporato.
hassan. Ainsi, tous ces gens que nous voyons?..
soporato. Sont autant de somnambules qui accomplissent en dormant toutes les fonctions de la vie.
fariboussoul. C'est ça des marmotes en
LE SAC A MALICES
mais ça ne doit pas les amuser beau-
vie...
coup.
SOPORATO. Si fait, ils n'ont pas le moindre souci... logés par moi, éclairés, blanchis.. .
hassan. Est-ce que vous ne les réveillez jamais ?
soporato. Si fait, tous les trois mois.
fariboussoul. J'entends... à l'époque du terme....
Hassan. Ainsi ils vous obéissfnt?
soporato. Au doigt et à l'œil. [Jetant du fluide.) Flic, flac !.. ça économise des sergents de ville.
fariboussoul. Quoi ! ces gens-là font tout ce que vous voulez ?
soporato. En douiez- vous, jeune homme?
voulez-vous que j'exerce ma puissance sur le règne végétal, minéral ou animal?
fariboussoul. Ah ! vous régnez sur les trois règnes; tout ça est bel et bon... des végétaux , des minéraux , ça ne boit ni ne mange; mais nous autres, les animaux, comment nous nourrissez-vous?
soporato. Rien de plus aisé, ils n'ont pas besoin de manger.
fariboussoul. En voilà une bonne , par exemple!., eh ! de quoi donc vivent-ils?
soporato. De mon fluide.
fariboussoul. Votre fluide? ça ressemble furieusement à l'air du temps ; c'est peu substantiel, mon brave homme ; il n'y a pas gras.
soporato. C'est pourtant cela qui leur profite; je mange pour eux.
fariboussoul. Et ça les arrange ?
soporato. Parfaitement.
fariboussoul. Ah bien, moi qui vous parle, j'aimerais mieux manger pour vous que de vous voir manger pour moi.
soporato. Cela dépend des goûts.
fariboussoul. Justement, c'est à cause du mien, (On entend une cloche.)
hassan. Qu'est-ce que cela ?
soporato. C'est l'heure du repas; si vous voulez y assister, jeune étranger, je vous en farai les honneurs. (On apporte une grande table, tous les somnambules viennent s'y asseoir.)
fariboussoul. Mais dites donc, il n'y a rien sur la table.
soporato. C'est inutile, en voici une autre bien servie, ça me suffit... (On apporte devant Soporato une petite table chargée de mets .)
eariboussoul. A vous ? très-bien... mais à eux?
soporato. C'est la même chose, vous allez voir ; veuillez prendre place à côté d'eux.
fariboussoul. ]NTon , pardon, j'aime mieux être à la petite table. . . traitez-moi sans façon... nous serons gênés, ça m'est égal. (Soporato mange et boit en envoyant du fluide aux somnambules qui gonflent à vue d'oeil. Il avale une douzaine de bouteilles, cinq ou six pains et de» mets en proportion.) Il a le ver solitaire, ce ga.illad-là !
soporato, envoyant du fluide. Voyez comme ils profitent de mon ordinaire!..
fariboussoul. Quels abdomens ! c'est égal; ça doit être un peu creux... mais voyez donc ce gros là-bas ! comme il fait la grimace ! . (S' approchant du somnambule.) Qu'est-ce qu'il a donc ?
soporato. Oh! quelle distraction !... je lui ait envoyé du fluide d'haricots, et il ne peut pas les souffrir. . .
fariboussoul. Du fluide d'haricots. [Il s'éloigne vivement du somnambule.)
soporato, se levant de table. Là, les voilà bien restaurés !
fariboussoul. Vous appelez ça les nourrir... j'aime mieux votre régime.
soporato, montrant les somnambules qui se frottent l'abdomen. Sont-ils contents! sont-ils contents !. . tenez, ils éprouvent le besoin de manifester leur joie... c'est le moments de vous donner un petit concert.
fariboussoul, inquiet. Un concert, en plein vent?
soporato. Oui, ils vont chanter.
fariboussoul. Ah ! ils chantent !. . tiens , tiens !.. quand je chante en dormant, moi, je ronfle... qu'est-ce qu'ils vont chanter? quelque chose de circonstance ? Do do V enfant do. . .
soporato. Fi donc !.. c'est moi qui dirige... et qui leur donne plus ou moins de voix.. Attention., écoulez-moi ça: flic, flac!..
CHOEUR
Air : Du Songe d'une Xuit d'été.
Nous vivons en songe, Par un doux mensonge ; A dormir toujours Nous passons nos jours; Sans aucune atteinte De peine ou de crainte, Le bonheur vraiment Nous vient en dormant.
(Soporalo fait faire des forte et des piano, suivant qu'il jette plus ou moint de /luide.)
hassan. Je suis enchanté de tout ce que je vois, de tout ce que j'entends. Ainsi
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toutes ces femmes dont la beauté me charme, aurai nt aussi les perfections morales?
soporato. Sans doute.
hassan. Ah! c'est une de ces femmes qu'il me faut. Réveillez-les, réveillez-les, que je puisse leur rendre hommage.
soporato. Il suffit, soyez satisfait. ( Il fait des passes magnétiques. Les femmes se réveillent et se détirent. )
fariboussoul. Eh bien, Louloute, avonsnous bien dormi ? Comme elles se raniment ! comme leurs yeux brillent !...
première femme, parlant très-vivement.
Qu'est-ce que c'est?
deuxième femme. Qu'est-ce qu'il y a?
troisième femme. Que nous veut-on?
première femme. Tiens, ces deux hommes 1...
deuxième femme. Deux étrangers.
troisième femme. Les connaissez-vous, ma chère ?
QUATRIÈME FEMME. Non, et VOUS?
troisième femme. Ni moi.
DEUXIÈME FEMME. Ni moi.
première femme. Ni moi.
toutes. Ni moi, ni moi.
fariboussoul, se bouchant les oreilles.
Chut !... Parlons chacune à notre tour.
hassain. Belles indigènes, je viens faire un choix parmi vous.
toutes. Un choix.
hassan. Je veux épouser la plus aimable.
toutes. Moi, moi, moi.
hassan. La plus modeste.
toutes. Moi, moi, moi.
hassan. La plus douce.
toutes, avec animation. Moi, moi, moi.
hassan. Un instant, un instant. (À la deuxième femme. ) Vous me paraissez charmante.
première femme. Elle! charmante! Ne vous y fiez pas.
deuxième femme. Et pourquoi ça?
première femme. Elle est légère, coquette, orgueilleuse.
deuxième ,femme. Par exemple, ce sont vos défauts que vous me donnez là.. .
troisième femme, à la deuxième. Ce sont les vôtres.
quatrième femme à la troisième. Et les vôtres aussi.
hassan. De grâce...
toutes les quatre. Elle ment! elle ment! elle ment!
fariboussoul. Ah! celle-ci est bien
gentille. (Il veut l'embrasser. La voisine lui donnant un soufflet.) Tiens, ca te donnera des yeux.
fariboussoul. Oh ! elle me rappelle ma femme.
toutes. C'est bien fait !
hassan. Mais c'est à n'y pas tenir.
toutes les femmes entourant Hassan et Fariboussoul.
De cet arrêt j'en appelle.
C'est moi qui suis la plus belle; Oui, c'est moi Oui, c'est moi Qui doit recevoir a foi.
Aucune n'a pour lui plaire Un plus joli caractère; Ma douceur Mon bon cœur Lui promettent le bonheur.
( Elle se disputent.)
HASSAN
0 Dieu 1 quel changement étrange 1
FARIBOUSSOUL.
Le naturel n'a pas l'air bon, En dormant, chacune est un ange; Réveillez-la, c'est un démon!
Chères amours, Dormez toujoursl soforato, allant de l'une à l'autre.
Que faire, hélas?
Quel embarras!
hassan, à Soporato.
Employez vite en ce moment Vos moyens de gouvernement.
REPRISE DU CHOEUR
Hassan et Fariboussoul se sauvent. Les femmes les poursuivent. Soporato poursuit les femmes en leur jetant du fluide.
Viagt-tr jisième Tableau.
La cabane» du premier acte.
CAMARZ AMOUR, AMINA.
camarzamour. Enfin, vous vlà donc, ma chère voisine ! depuis cinq ans que je ne vous ai vue ! ... Vous revenez tout juste pour la fête... C'est aujourd'hui que le grandvisir va choisir une femme parmi les jeunes filles de Bassora... Ah ça, c'est donc vrai que vous avez fait un pèlerinage à la Mecque ?
amina. Oui.
camarzamour. Avec votre vieille grand'-
mère... c'te pauvre chère femme! je suis
sûr qu'elle aura été prier pour son ingrat...
Quant au mien, le scélérat! il n'y a pas de
Ranger que je prie pour lui... Dire que le
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vagabond m'a plantée là sans un seul sequin!... et que, pour soutenir mon rang, j'ai été obligée de prendre des enfants en sevrage !
AMENA. Et s'il revenait?
camarzamour. S'il revenait!... jour de Dieu! qu'il ne s'en avise pas! {Changeant de ton. ) Est-ce que, par hasard, chère voisine, vous auriez de ses nouvelles?
amina. On a vu, aux portes de Bassora, deux voyageurs, harassés de fatigue, qui ressemblent trait pour trait à mon frère Hassan et à son ami.
camarzamour. Ah ! juste Dieu ! quel événement !... lui ! le revoir! un mari !... après tant d'années !... Ah ! ça vous surprend, ça vous suffoque... ça vous... Je cours à la maison... pour le recevoir... Vous comprenez, voisine, il faut qu'il soit reçu... qu'il soit bien reçu... et je m'en charge... Ah! le brigand! ( Elle sort. )