‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 298 sur 1577 · LE RENDEZ-VOUS DE CHASSE · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS DE CHASSE

Le théâtre représente une forêt accidentée. Vers le fond, une route monte de gauche à droite. Au deuxième plan, adroite, un torrent qui disparaît après sa chute derrière des rochers. A gauche, au premier plan, et vers le tiers de la laigeur du théâtre, un chêne énorme et creux. Devant le chêne et à l'entour, plusieurs quartiers 'le roc et des bancs naturels de pierres recouvertes de mousse. Sur le torrent , un pont rustique.

SCLNE I.

BAUDOUIN- A-LA-HACIli:, ODYLE, sa fille, MATLlIASBROVv<;R, ZAltfBA, Chevaliers,

UN ËCIIANSON, ÉCIYF.RS, PlQUEURS, PAGES,

deux Demoiselles d'honneur . Hc* d'armes , Fauconniers.

(Au lever du rideau, Baudouin, sa fille, Malhias Brower et trois chevaliers prennent pa t à une collation servie sur une pierre oblongue et aplatie

dans sa partie supérieure. Cette table naturelle est recouverte d'une riche nappe et chargée de fruits, de pâtés de venaison, de coupes et d'aiguières d'or et d'argent. Baudouin est adossé au vieux chêne, Odyle est à sa gauche ; derrière Odyle, les deux demoiselles d'honneur se tiennent debout. Derrière Baudouin, et à sa droite, l'échanson, qui vient de remplir sa coupe. Sur un petit quartier de roc, un peu distant de la table, également à droite, est assis .Malhias Brower; à gauche de la table sont les trois chevaliers; à droite, près du louent, se tiennent les fauconniers, le faucon au poing. Un peu en arrière, vers le milieu de la scène, les pages tiennent par la bride les chevaux du comte, de la princesse et des chevaliers. Plus loin sont les hommes d'armes qui font le guet. Zamba est sur une maîtresse branche du chêne, au-dessus de la tète de Baudouin.)

Baudouin, élevant sa coupe.

A notre bonne chasse, Mcssircs!

mathias brower et les chevaliers.

A notre bonne chasse !

Et vous, Odyle, notre fille bien-aimée, vous serez, je l'espère, plus calme et plus prudente que vous ne l'avez été jusqu'ici , et vous ne nous donnerez pas la douleur de trembler une seconde fois pour votre vie.

ODYLE.

Je vous le promets, mon père.

BAUDOUIN

Quant à vous, maître Mathias, notre grand justicier, (Mathias s'incline) ce n'est pas précisément la prudence qu'il est besoin de vous recommander, n'est-ce pas ?

MATHIAS BROWER.

Malgré ma modestie naturelle, sire Comte, je dois convenir que je possède, en effet, cette précieuse vertu à un très haut degré... et c'est précisément pour cela que le prince votre auguste père et prédécesseur...

BAUDOUIN

Il vous tenait pour homme habile ; oui , je le sais, et c'est surtout par respect pour sa mémoire et son jugement que je vous ai maintenu jusqu'ici dans un poste où ma propre confiance ne vous eût probablement pas appelé.

(Mathias Brower s'incline, Zamba applaudit.)

MATHIAS BROWER.

Quel est l'insolent qui osa se permettre?...

BAUDOUIN

De nous applaudir?.. Eh ! mais c'est Zamba,

notre fou... Vous le voyez, il imite les sages, il

devient Uatteur... Heureusement pour vous il est

muet, cela vous dispensera d'entendre tout ce

! qu'il aurait à dire pour appuyer mon opinion à

votre sujet... Peut être le bruit est-il venu jus-

[ qu'à lui que les maltotiers, malandrins, pillards

i et voleurs, grands ou petits, dont nous pensions

jl avoir à jamais délivré notre belle Flandre, y

avaient reparu de tous côtés pendant lu courte

; absence que nous venons de faire.

*(Zamba fait signe que oui.) MATHIAS BROWER.

Calomnie, sire Comte, pure calomnie de mes ennemis ! Jamais le pays n'a été plus sûr, jamais, jamais!.. C'est au point que cette forêt, si mal famée naguère, un enfant pourrait la traverser aujourd'hui avec un trésor, sans qu'il lui manquât une obole en la quittant... Et pas plus tard qu'hier encore, je l'ai fait proclamer à son de trompe dans toute la contrée.

BAUDOUIN , se levant de table.

Dieu vous fasse donc la grâce de n'avoir proclamé que le vrai, messire notre justicier.

MATHIAS BROWER, à part.

De quel air il m'a dit cela!,, j'en ai le frisson !..

BAUDOUIN

Ecoutez-moi bien, Mathias Brower. Un des plus nobles et des plus vai s chevaliers d'Angleterre, sire Arùwàei , est barque, il y a huit jours sur nos côtes, pour porter un message ru , vénérable abbé de Saint-Do iat. J'ai été informé I du voyage de ce jeune seigneur par son souvei rain lui-même, qui le met sous ma garde et pro- ; tection. Le chevalier a dû traverser cette forêt i pour se rendre à Saint-Donat , et il n'a pas encore paru à l'abbaye, je le sais... N'avez-vous reçu aucun rapport à ce sujet?

MATHIAS BROWER.

i Aucun , sire Comte.

BAUDOUIN

Pi enez-y garde, messire justicier ; si votre dé- » faut de vigilance avait ici en ore causé quelque ' malheur, vous savez pourquoi le peuple, que j'ai j toujours su protéger, moi, m'a'donné le nom de ; Baudouin à-la-Hache...

MATHIAS BROWER, à part.

| Miséricorde !

BAUDOUIN

I Faites en sorte que je n'aye pas à recommen-

j cer par vous ma terrible mission ! Demain, avant

) le tournoi, je tiendrai lit de justice en mon

l palais de Bruges. Si d'ici là, lechevahVr Arundel

j n'a pas reparu, votre tète répondra de la sienne.

MATniAS BROWER.

Mais cependant, sire comte,.,

Taisez-vous !

MATHIAS BROWER.

Oui, Sire... (A part.) Infâme despote.

BAUDOUIN

Allons, ma fille, et vous, chevaliers, en chasse maintenant !

j (Tout se dispose pour le départ; les cors retentissent; on amène les meutes. Zamba saute de sa branche à terre, \ our amener le cheval du comte. Tout le monde est bientôt en selle. La chasse part. On la voit monter la rouie, à travers les arbres, et disparaître dans le tond à gauche. Mathias Brower prend avec lui des hommes d'armes et sort d'un autre côté. Tendant ce mouvement, Zamba a volé plusieurs morceaux ci une nappe dans les cantines qu'emportent les piq t%s. 11 met son couvert en faisant des cabriez joyeuses; il s'assied ensuite gravement à la p ice qu'occupait baudouin, et commence à manger.

'scène II.

ULHICK, FRIDOLIN et ZAMBA.

ULRI

Courage, men bon naître, courge, nous i nous reposerons ici quelques instans.

FRIDOLIN

C'est bien heureui!.. Enfin!.. Ouf! je suis rompu!.. Quelle diable d'idée, aussi, ile me ' mettre en croupe derrière ce vaurien de c.laes sur la grosse griss du moulin !.. Pauvre bête, i elle n'est pas méchante, eHe... mais quel mot, bonté divine !.. Ça va me.gêner pendant plus de huit jours, j'en suis sûr !..

ULRICH, lui montrant une pierre près du torrent. Asseyez-vous lu, tenez.

FRIDOLIN

Puisque je te dis que je serai gêné... Ah ça ! mais où sommes-nous?., le sais-tu, seulement?

n.niCK.

Non , je vous l'avoue; mais Claes nous l'apprendra tout-à l'heure, en nous ramenant Zisco et votre monture.

FRIDOLIN

Si une fois en sa vie, il pouvait être bon à quelque chose, le petit malandrin, il nous apporterait de quoi nous restaurer un peu... je meurs de faim, moi d'abord... Attends donc...

Quoi

ULR1CK.

FRIDOLIN

Là-bas... Nous sommes sauvés!., un jeune seigneur qui a pour lui seul à déjeuner pour quatre... Je vais tâcher de nous faire inviter. (Il s'approche alors de Zamba, qui lui tourne le dos, et il le salue. Zaniba salue du côté de la coulisse et boit.) Qui donc salue-t-il par là?.. Personne... Une distraction, sans doute... Il est fort distrait, ce jeune seigneur!... Forçons la voix... Comme il n'y a dans les environs aucune hôtellerie... Si vous aviez la bonté de... (Zamba saute de sa place sur la table et rit au nez de Fridolin.) Qu'est-ce que c'est que ça?... an petit monstre ca habit de cour !

ULRICH., s'approchant.

Eh! mais c'est Zamba, le fou de la cour !

FRIDOLIN

Un fou ! Oh ! alors, il n'y a plus besoin de tant de façons... chassons le fou et mettons-nous à table."

ULRICH

Prenez garde, n'allez pas le maltraiter, il pourrait vous en coûter cher!., le favori du prince !..

tfRIDOLIN.

Une brute!.. Enfin, c'est égal, puisqu'il le faut, j'humilierai ma dignité d'homme et de savant devant la brute en faveur ! C'est bien le cas de dire ici : la faim justifie les moyens... Humiliops-nous. (Il salue Zamba qui lui rond son salut et saute en bas de la table.) Eh bien! mais il est poli au moins... (Zamba vient à lui et lui attache au cou une grande pancart» eo guise de serviette. ) Comment , une serviette? mais c'est du luxe, ça, mon petit ami. (Zamba le prend grave ment par la main et le conduit à la place qu'il oc-

cupait, en lui faisant signe de s'y asseoir.) Oh! là! oh ! décidément ça me gêné!., ça me gène beaucoup même... mais c'est égal, la faim me gêne encore plus... Voyons, attaquons... (au moment

OÙ il étend la main vers le pâté, Zamba prend vivement les quatre coins de la nappe, l'enlève avec tout ce qu'il y a dessus, et grimpe sur l'arbre.) Eh bien! eh bien!., qu'est-ce qu'il fait donc?.. Veux-tu bien revenir ici, malheureux!.. Mais c'est une infamie, ça!.. Qu'est-ce qu'il dit?

ULRICH, riant.

Je crois qu'il vous invite à le suivre.

FRIDOLIN

Par exemple!.. Attends! attends'.. (Il cherche un grand bâton pour l'atteindre, Zamba monte alors son attirail plus haut dans l'arbre, redescend ensuite vivement, prend le bâton, en frappe Fridolin, saule par-dessus lui et se sauve.) Ah' c'est pour rn'achever... je n'en puis plus!., je suis mort!..

(Il tombe anéanti sur le sié 'e auprès de l'arbre.)

ULRICH

Êtes vous réellement blessé ?

FRIDOLIN

Puisque je te dis que je suis mort!.. Un si beau pâté!.. Et me mettre une serviette encore!., c'est pour me narguer, le misérable!... Ca m'exaspère!., je demanderai sa tête!.. Tiens, la voilà ta serviette maudite.

(Il arrache la pancarte que Zamba lui a mise au cou, la froisse et la jette à terre.)

ULRICH., la ramassant.

Qu'est-ce que cela ?

FIUDOLIN.

La serviette, te dis-je, la serv

ULRICH

Mais non, c'est une feuille de parchemin.

FRIDOLIN

Je disais aussi, ça n'est pas très souple.

ULRICH

Des caractères d'or et d'azur...

FRIDOLIN, prenant la pancarte.

Voyons... C'est vrai... peut-être quelque vieux manuscrit... Mais non... c'est une proclamation du comte Baudouin... Comment se fait-il?

ULRICH

Lisez, lisez... Que dit cette proclamation ?

FRIDOLIN

Oh ! des choses qui ne nous intéressent guère... un grand tout .ioi pour demain.

ULRICH

Un tournoi!.. Oh! si fait , cela m'intéresse !

FRIDOLIN

Ah! c'< il juste, la manie de gloire... Voilà que nous y revenons.

ULRICK

Mais lisez donc vite... Que dit cette proclamation?

FRIDOLIN

Elle dit... que le chevalier qui sera vainqueur du tournoi aura le commandement du contingent de Flandre à la prochaine croisade.

Quel honneur !.. Oh! si j'étais chevalier!..

FRIDOLIN

Oui... mais tu ne l'es pas, et tu n'as guère chance de le devenir d'ici à demain.

ULRICK

Qui sait?

FRIDOLIN

Comment, qui snit?.. (a part) Décidément, le pauvre garçon extravague !

ULRICK, appelant.

Claes !

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