SCÈNE IV
JEANNE ET ULRICK, seuls sur le devant.
ULRICK
Vous voulez donc me perdre, ma mère ?
JEANNE
Je veux te sauver et empêcher ton parjure... Malheureux, as-tu donc oublié déjà le serment que tu m'as fait devant Dieu ?
ULP.ICK.
Je n'ai rien oublié, ma mère... la fatalité seule m'a entraîné... Pour refuser l'honneur qui m'était offert, il fallait tout avouer... et faire cet aveu, c'était me couvrir d'infamie, affronter une mort certaine.
Eh bien ! mieux valait mourir que de perdre ainsi ton âme !.. Et d'ailleurs, ce rang et ce nom que tu as si audacieusement usurpés, tu ne peux plus les garder maintenant.
Comment ?
ULRICK
JEANNE
Le frère d'armes de celui dont tu portes la dépouille, sans avoir sa mort à te reprocher, j'espère... (Geste affirmatif d'ilrick.) Le chevalier Norfolk est arrivé à l'abbaye de Saint-Donat, pour faire reconnaître et proclamer la naissance de Richard.
ulrick, à part.
Déjà !
JEANNE
Et moi , effrayée du danger que la présence de ce nouveau messager d'Yolande pouvait te faire courir, je suis venue ici , je te le répète, pour empêcher ton parjure et te sauver.
ULRICK
Me sauver... le pourriez-vous ?
JEANNE
Oui... si tu répares, comme tu le dois, tout le mal que tu as déjà fait... Ecoute... Dans l'armure même de sire Arundel étaient cachées, je le sais, les preuves de la naissance de Richard. Remets librement ces preuves à celui qui fut ton frère... A ce prix, il te pardonnera.
Richard, me pardonner!..
JEANNE
Oui... et il obtiendra ta grâce de son père.
ULRICK
Ma grâce!., lui !.. Non... par l'enfer ! cela ne sera pas !
JEANNE
Qu'oses-tu dire ?
ULRICK
Ce Norfolk ne peut être ici avant quelques jours... Vous seule, vous savez mon secret... Eh bien ! donc, que mon sort s'accomplisse !
JEANNE
Mais... c'est delà démence!.. Ecoule, Ulrick; il faut pourtant que la vérité soit connue... Je ne puis être ta complice, moi, et f aider à dépouiller plus long-temps Richard du rang et de la fortune qui lui appartiennent...
ULRICK
Toujours Richard!.. Et pour son triomphe, je devrais consentir à mon humiliation, à ma chute?.. Non, jamais!
JEANNE
Il faudra donc alors que je te dénonce, que je te livre ? moi, ta mère !
Vous ne le ferez pas!..
JEANNE
Je le ferai, Ulrick... Songes-y bien... Je donnerais mon sang pour toi... c'est le devoir «l'une mère... mais le salut de mon âme , je ne le le dois pas... Ulrick, mon enfant, écoute-moi, je t'en conjure... Tiens, vois ces larmes de terreur... Je te prie encore, je te prie pour toimême, pourtesauver... Pauvre insensé ! voyons, veux-tu que je tombe à genoux sur ces pierres, devant cette foule?.. Ulrick, mon fils, cèderastu enfln à ma prière ?
ULRICK
Je ne puis...
JEANNE, se redressant.
A mon ordre, alors, à mon ordre donné au nom de la justice de Dieu !
ULRICK, d'une voix étouffée.
Non!
JEANINE.
Oh! mais tu ne vois donc pas que la patience est près de m'échapper ; qu'il faut que tu cèdes, que c'est mon devoir et mon droit de t'y contraindre !.. qu'un mot, un seul mot de moi!..
ULRICK
Si vous êtes ma mère, vous ne le direz pas !
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Les Mêmes, BAUDOUIN.
BAUDOUIN
On vous attend à l'autel, chevalier... Selon ce qu'a annoncé cette femme, renonceriez-vous vous-même à l'honneur que j'ai voulu vous faire?
ULRICK, allant vers lui.
Y renoncer, moi... vous n'avez pu le croire, Monseigneur.
JEANNE, bas.
Prends garde, Ulrick!..
ULRICK
Laissez-moi !
BAUDOUIN
Mais alors , cette malheureuse s'est donc audacieusement jouée de nous?.. Gardes!..
ULRICK
Non, non... qu'on la laisse... cette femme...
BAUDOUIN
Eh, bien !
ULRICK
Elle est folle.
JEANNE
Folle'.. Oh ! malheur donc et malédiction sur toi, misérable!.. Je te perdrai, Ulrick, puisque tu le veux !
Que dit-elle?
JEANNE
A votre tourde m'entendre, comte Baudouin..
(Elle été d'un scapulaire un parchemin qu'elle remet à Baudouin.)
BAUDOUIN
Que signifie?
JEANNE, bas à Baudouin.
Voyez... n'est-ce pas là la moitié de la lettre que vous avez envoyée à la princesse Yolande de Thuringe, en partant pour la dernière croisade ?
BAUDOUIN
En effet... Mais comment se fait-il ?
JEAMIE.
Dans la cuirasse du chevalier Arundel, à la place qui défend le cœur, vous trouverez l'autre moitié de cette lettre, et l'anneau que vous avez donné vous-même à la princesse en la quittant.
BAUDOUIN
Est-il possible? (a uirick.) Approchez, chevalier.
(Il va à lui, pousse un des boutons de sa cuirasse, dont un morceau s'ouvre par l'effet d'un ressort; il prend alors le papier et l'anneau.)
4 JEANNE
Le chevalier Arundel d'Angleterre avait reçu ces gages de la princesse Yolande , pour vous les remettre, en vous présentant votre Lis et le sien.
BAUDOUIN
Mon fils!
JEANNE
Oui, sire Comte, votre fils, que j'ai élevé; votre fils digne de vous par sa loyauté et son courage... Je vais vous le rendre ce fils, et pour vous le rendre, je perds le mien.
BAUDOUIN
Le vôtre!., le chevalier Arundel!..
JEANNE
Le chevalier a été assassiné dans la forêt de Sarneim... Cet homme n'a de lui que sa dépouille... Cet homme est vassal de votre comté; cet homme est mon fils enfin !.. Ordonnez maintenant de son sort !
BAUDOUIN, levant sa hache sur Clrick.
Misérable!...
DJINA, dans la foule.
Arrêtez!.. Sortilège !.. maléfice!..
LE PEUPLE
Sortilège! sortilège!..
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