SCÈNE V
Les Mêmes, JOSÉPHINE, tenant Hortcnsc par la main.
JOSÉPHINE, s arrêtant au fond. Mon (ils!
ronaparte. Votre fils!... Et quoi? vous seriez... madame...
JOSÉPHINE. De Beauharnais. ..
Bonaparte. Agréez mon profond respect, madame !
Joséphine. Excusez-moi, général, je tremblais que cet enfant n'eût commis quelque indiscrétion...
ronaparte. Lui, madame! ce sera un noble jeune homme 1... Il est venu redemander l'épée de eon père... Il la tient en ce moment, et, à son air, je vois qu'on ne la lui reprendra plus!
EUGÈNE. Jamais! jamais !
Joséphine, l'embrassant . Cher enfant!
BONAPARTE
Bonaparte. Le peu de mots qu'il m'a dit m'a inspiré un vif intérêt pour lui... pour sa famille .. et si je puis vous être utile en quelque chose, madame...
Joséphine. Mille fois trop bon, général.
Bonaparte. Cette jolie enfant, elle est aussi la vôtre, madame ?
Joséphine. C'est ma fille Hortense
Voilà mes deux consolations... mais je crains d'abuser...
Bonaparte. De grâce , madame , encore quelques instants. (Il lui présente un fauteuil, elle s'assied; ses deux enfants se groupent autour d'elle.) Vous êtes veuve, madame? veuve d'un brave général... un de nos maîtres.
Joséphine. Personne ne peut se vanter d'être le vôtre, général...
Bonaparte. Je rends un juste hommage à sa mémoire... Vous avez été cruellement éprouvée, madame?
Joséphine. Oui, monsieur... Mon mari, qui, à l'arm e du Rhin, avait glorieusement exposé ses jours, mon mari traduit devant le tribunal révolutionnaire.. .
Bonaparte. Y trouva le sort qu'ont subi tant de braves défenseurs de la patrie, et auquel je n'ai moi-même échappé que par miracle... Mais vous, madame?
Joséphine. J'étais réservée au même supplice; mais les chagrins avaient tellement altéré ma santé, que le médecin de la. prison déclara qu'il était inutile de m'envoyer à la mort, quand la mort allait venir d'elle-même. On eut confiance dans cet arrêt; mais la maladie, moins cruelle que mes juges, épargna la condamnée... Le 9 thermidorsurvint, etje fus sauvée.
Bonaparte. Et ces enfants ?
Joséphine. J'ai eu bien de la peine à les élever... Dans ces temps de bouleversement, il convient qu'un homme trouve des ressources en lui-même... C'est ce que pensèrent les baves gens qui en eurent soin pendant ma détention!... Pour donner à mon Eugène un élat manuel et en faire un artisan, ils le mirent en apprentissage chez un menuisier... Depuis, à l'aide de quelques protections, je l'ai fait placer dans une étude d'avoué.
Bonaparte. Etje suppose que cet état-là ne lui plaît pas beaucoup?
eugéne. Oh ! non ; j'aimais encore mieux celui de menuisier; au moins c'est du mouvement, du bruit Mais quand j'aurai
l'âge...
donaparte. Quand tu auras l'âge?
eugène. Je m'enrôlerai comme mon père.
Bonaparte. Eh bien ! c'est moi qui ferai ton enrôlement.
eugène. Vous! Oh! merci, général, j'y compie.
Joséphine. Oh ! ce n'est pas celui-là qui m'inquiète beaucoup... Mais sa sœur, ma pauvre Hortense.
Bonaparte. Qui sait, madame? Voilà une physionomie heureuse, et la destinée est quelquefois si bizarre! C'est peut-être sur cette jeune et jolie t'te que repose tout l'avenir de votre famille...
Joséphine, riant. Ah ! vous croyez à la destinée? Seriez-vous superstitieux, général?...
Bonaparte. Un peu. Cela vous étonne?
Joséphine. Non, tous les grands hommes le sont. .. il faut bien payer son tribut à l'humanité.
bonapabte. Je n'accepte pas un tel éloge; mais, vous, madame, seriez-vous par hasard un esprit fort?
Joséphine. Que le ciel m'en présere!...
Je vous avoue, au contraire , que j'ai la faiblesse de croire aux pressentiments, aux. songea, et même un peu... il faut tout dire, aux cartes... et cependant personne plus que moi ne devrait se défier des prédictions.
Bonaparte. Vous en auriez entendu quelqu une?
Joséphine. Dans mon pays, autrefois une femme de couleur, très-célèbre par sa science, m'avait annoncé , je ne puis y songer sans sourire amèrement, la plus glorieuse destinée... des richesses, des honneurs, un trône même... Oui, un trône, monsieur, au moment où on les renversait!
Bonaparte. Il est certain que l'époque est aasez nul choisie et que la prédiction n'est p;s facile à réaliser.
Joséphine, se levant. Mais, pardon, j'abuse d'un temps si précieux 1 Je vous quille, pénétrée de reconnaissance...
Bonaparte. Et moi , madame, bien heu reux de celte visite ; me permettrez-vous de vous la rendre ?
Joséphine. Puis-je mieux faire que de recevoir celui qui a promis d'enrôler mon fils? Qu'en dis-tu. Eugène?
EUGÈNE. Ma mère, je veux qu'il m'instruise d'avance à devenir général comme mon père, et comme lui.
JOSEi'iiiN . Au revoir donc, général.
Bonaparte, saluant. Madame!... (Josép ine sorh A part.) Elle est charmante!,.. (Bonaparte reste absorbé et rêveur.)
junot , entrant. Général... on t'attend pour la grande revue... Eh bien! à quoi
BONAPARTE
songes-tu donc? Ah! toujours à l'Allemagne, à J'italie ?
Bonaparte. Non, Junot... aune femme !. .
dont la visite me portera bonheur... (Ils sortent. Le théâtre change.)
Sixième Tableau.