‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 62 sur 1577 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, RIGOBERT, VALENTIN, enveloppé de fourrures.

rigobert. Père Valentin, il y aura un moment où votre pelure vous fera prendre pour un ours en personne.

valentin. Eh! mon Dieu, on me prendra pour ce qu'on voudra.

rigobert. Ça vous expose à attraper un coup de fusil sous prétexte de faire des côtelettes, vu que les vivres sont rares. Nom delà Grise ! brave Raimbaut, la promenade m'a peu réchauffé.

raimbaut. Vous avez pourtant marché à pied.

rigobert. Et comment donc que j'aurais marché? à cheval ? 11 n'y en a plus de chevaux ! Rôtis, grillés, dévorés!... Il m'en restait un avec lequel je faisais le chemin depuis Krasnoé, comme une véritable paire d'amis. Il était maigre comme plusieurs coucous! Ces gueux de traineurs l'ont pincé dans mes bras et fricassé à la minute! Un cheval d'un caractère charmant ! Les gredins l'ont trouvé bon, allez!

valentin. Vous ne vous inquiétez que des chevaux.

rigobert. Tiens!... Et l'humanité donc, vous n'y pensez plus, père Valentin?

valentin. Je pense que si je sors de la Russie, ça ne sera pas pour y revenir!...

Roulement de tambours.

rigobert. Qu'est-ce qu'il y a?

raimbaut. Le prince revient par ici... Allons, debout tout le monde t Les Soldats se lèvent, les uns promptement, les autres

avec eiïorts , quelques-uns s'appuyent sur le bras de

leurs camarades. Tous, avec le bataillon sacré, attendent

le Prince, qui entre en scène.

Les Mêmes, EUGÈNE.

eugène, allant au bataillon sacré. Messieurs, je vous remercie de vous être inquiétés pour moi.

le général. Prince, tout notre espoir est en vous. Vous seul pouvez sauver les tristes débris de la grande armée.

eugène. C'est vous qui faites ma force, et me rendez possible cette tâche qu'en s'éloignant l'Empereur a daigné me confier. Vous avez donné un exemple de constance et d'abnégation qui ne devait pas rester stérile. Eh bien ! colonel, vous voilà promu au grade de sergent; vous n'avez vraiment pas dérogé, c'est descendre pour recueillir plus de gloire. Et vous, commandant, vous n'êtes certes pas un caporal ordinaire; votre escouade se compose de capitaines qui doivent s'entendre à faire le service. Général, vous avez souvent prouvé que vous seriez habile à diriger tout un corps d'armée ; vous avez là un bataillon peu nombreux, mais l'Empereur lui-même l'a commandé, et il s'en faisait gloire.

le général. Prince, nous avons été inspirés par ce sentiment qui vous anime; nous avons voulu rentrer en France avec honneur.

eugène. Et nous pourrions y parvenir si le maréchal Ney nous était rendu; mais sa perte peut entraîner la nôtre.

le général. Et personne n'est venu rompre cette cruelle incertitude où nous sommes sur sa destinée?

eugène. Il est un homme qui souvent a servi d'intermédiaire entre le maréchal et moi à travers les mille accidents de la retraite : cet homme était auprès de lui lorsque nous fûmes séparés; je ne lai pas revu !.. . {Allant aux soldats). C'est bien! toujours fidèles à cette loi de la discipline sans laquelle nous aurions péri! Je veux qu'on dise de vous : ils sont restés fidèles autour de leur drapeau, Us n'ont pas succombé sous ces désastres inouis qui ont dévoré une armée de six cent mille hommes!...

les soldats. Vive le prince Eugène !

eugène. Vive la France !... C'est une mère chérie qu'il faut revoir pour lui parler des enfants qu'elle a perdus.

raiubaut. Mon prince, il y a là quelques camarades qui ne pourront pas se remettre en route!

EUGÈNE. Nous les porterons tant qu'il nous restera des forces!... je ne veui pas abandonner un seul homme!

un soldat, se soutenant à peine. Prince...

eugène, le soutenant. Eh bien, mon brave, tu souffres, n'est-ce pas?... Allons, du courage; demain tout ira mieux !

le soldat. La faim me lue!..-

eugène. Tiens! j'ai gardé ma'part de la distribution qu'on a faite ce malin; prends!

Il lui ilonrip un morceau de pain.

le soldat. Non, non, gardez pour vous!

eugène. Je n'ai pas faim, moi!...

le soldat. Merci! merci!

EUGENE. Efa bien, Alexandre, toujours triste?

ALEXANDRE. .Non !

eugène. Songe donc que bientôt nous serons plus heureux.

alexa\drk, se levant avec peine. Vous espérez qu'il y aura un combat?

Eugène. Un combat? nous ne devons pas en désirer.

Alexandre. Pourtant, si on y trouve la mort, c'est une mort glorieuse, et vous êtes délivrés de vos souffrances !...

ltgène. Tu dois vivre pour retourner auprès de ma mère, à qui j'ai promis de te ramener.

alex.indre. Oui, je voudrais la revoir; elle est si bonne!.,. Je ne la reverrai pas!

ei ci ;nk. Alexandre!...

Alexandre. Ecoutez, je n'ose pas dire devant eux ce que je souffre, ils accuseraient mon courage !

elgène. Non , tu t'es montré brave autant que les plus vieux soldats !...

Alexandre. Oh! ce n'est pas cette guerre que j'avais rêvée... ce climat qui nous dévore!... la France, la patrie, si loin de nous!... les Tuileries, l'impératrice !...

Eugène. Grand Dieu! (Alexandre frissonne.) Tu as froid ?

Alexandre. Non , tenez 1

11 lui prend la main.

elgèse. C'est la fièvre qui le dévore!... Soldats, général, à moi !... secourez cet enfant! secourezle comme s'il était mon frère!... Alexandre, viens dans mes bras! ouvre tes yeux!...

Alexandre. Dormir !...

Eugène. Non, le sommeil c'est la mort!

Alexandre. Eh bien, mourir!... l'impératrice! l'impératrice !...

eugène. Réveille-toi! réveille-toi!... Mort!... Mon Dieu, conservez-moi la résignation! Allons, tout entier à ces soldats maintenant.

ONE sentinelle. Qui vive?

marino, de loin. Courrier de l'armée d'Italie!

eugène. Marino!... Général, messieurs, voici cet homme dont je vous parlais tout à l'heure!... 11 nous apporte des nouvelles du maréchal I Marino arrive péniblement en scène.

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