SCÈNE VIII
URBAIN GRANDIER, LA FEMME VOI- LEE. (VAve Maria tinte lentement }>cndant toute celle seine. La femme voilée attend que Olivier de Sourdis te soit éloigné; puis ille s'approche de Grandier et
ton voile.) grandier, reculant. Jeanne de Laubardeuiont!
JEANNE. Ah! tu m'as reconnue, Grandier?
C'est de bon augure.
grandier. Que voulez-vous de moi, madame? et que venez-vous faire en Italie?
JEANNE. Je veux te rappeler que tu m'as aimée, Grandier, et je viens te dire, moi, que je t'aime en n:e.
GRANDIER. li-î.s! madame, cet amour dont vous parlez fut le premier rêve de ma jeunesse; ma jeunesse est envolée, et elle a emporté ses rêves avec elle.
Jeanne. Grandier, depuis que tu aS quitté Bordeaux, et il y a cinq ans de cela, Grandier, je ne t'ai point perdu de vue, et j'ai été convaincue d'une chose.
GRANDIER. De laquelle?
Jeanne. C'est que tu étais ambitieux.
GRANDIER. C'est VTai.
Jeanne. C'est qu'à défaut de la noblesse que le ciel aveugle t'a refusée, tu voulais la science, tu voulais la richesse.
GRANDIER. C'est vrai.
JEANNE. C'est que le jour où tu as quitté la plume pour i'épée, tu as di : Dans trois ans, je serai tué, ou je serai capitaine.
grandier. C'est encore vrai.
jeanne. Savant, tu l'es autant que homme qui soit au monde ; riche, tu peux l'être; capitaine, dis un mot, et lu le seras.
grandier. Je ne vous comprends pas madame.
Jeanne, Alors, je te répéterai ce que je t'ai déjà dit : Grandier, je t'aime!... bien ! qu'y a-t-il donc dans ce mot qui '« pouvante? Ce n'est point la première foije te fais cet aveu, et je t'ai vu L'implorer à genoux,
GRANDIER. C'est vrai, madame; mais
! quand j'implorais cet aveu, j'éta s presque un
enfant. Quevo ilez-vous, quand on estjoune,
; on ignore ou l'on oublie. J'avais oublié que
. vojus étiez riche, q iivz m blc, que
vous vous nommiez Jeanne de Laubarde-
l. Il ne m'a l'a lu qu'un mot pour me
c'er à la raison. Cti mot a éclairé mon
esprit ; j'ai compris mon néant comparé à vo-
URBAIN GRANDIE!!
trc grandeur, et je me suis fait justice en me retirant.
Jeanne. Eh bien, toute réparaliôfi ne t''.si-elle pas accordée, Grandier? Tu as oublié, et je me souviens; tu t'éloignes, je te suis; tu ne m'aimes plus, moi, je t'aime encore. Oui, Grandier, comme tu ie dis, je suis riche, je suis noble je m'appelle Jea ire de Laubarclemont... Grandier -, veux-tu de moi pour ta femme? Je suis libre, j';ii l'autorisation de disposer de ma main, et voilà un brevet en blanc, signé du cardinal-duc, qui fait mon futur époux capitaine.
grandie r.. C'est cent fois plus que je ne mérite, madame... Dieu est témoin que ma reconnaissance pour vous est profonde, mais je ne pais accepter.
Jeanne. Tu ne peux accepter?
grandier. Il n'y a pas d'union possible sans un amour mutuel.
Jeanne. Oui, et je t'aime encore, et tu ne m aimes plus.
grandier. Co n'est point ma faute, madame ; que!que chose que je ne puis dire, quelque chose de terrible a passé entre nos deux amours et a tuéle mien.
Jeanne. Ainsi, tu ne m'aimes plus, Grandier?
grandier. Je ne puis du moins accepter l'honneur que vous me ùiites.
Jeanne. Tu ne m'aimes plus... Avoue-le franchement.
grandieiî. Je ne vous haïrai jamais, voilà tout ce que je puis vous promettre.
jeanne. Tu ne m'aimes plus... Dis donc que tu ne m'aimes plus.
grandier. Je ne vous aime plus.
Jeanne, montrant un papier à Grandier.
Laissez-moi passer, monsieur... Voici Tordre du cardinal.
grandier. Passez, madame.
Jeanne, sur la seconde marche. Grandier, je retourne en Fr.ince ; tu n'as rien à faire dire à Ursule de Sablé?
grandier. Si fait... dites-lui que je suis son humble serviteur, madame, et qu'exilé, de près ou de loin, mon dernier soupir sera pour elle.
jeànne, disparaissant. Oh! c'était donc vrai!... il l'aime! il l'aime! (Elle sort.)