‹ [Magasin théâtral (volume 2)Chapitre 708 sur 1577 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

M-AUMZÏO, puis LE BAILLI, puis LA MÈRE DE GRANDIER.

maurizio. Bien! Cet homme est un ambilieux subalterne qui fia tout pour donner

une fille d'une granoe naissance au couvent qu'il dirige. Avec quel plaisir et quel orgueil il me faisait tout à l'heure l'énumératiou de ses pénitentes! Est-ce qu'il croit par hasard que j'aurais mis ma sœur dans un chapitre qui ne serait pas noble?

le bailli, s'approchant du comte. Monsieur est étranger?

maurizio. Oui, monsieur.

le bailli. Monsieur vient pour la cérémonie?

maurizio. Oui, monsieur.

le bailli. Et en attendant,, monsieur regarde notre église.

maurizio. Oui, monsieur.

le bailli. Oh ! c'est une magnifique église ! Comment la trouvez-vous ?

maurizio. Pas mal.

le bailli. Comment, pas mal ?

maurizio. Sans doute , pour une petite ville.

le bailli. Oh! oh! Loudun n'est pas précisément une petite ville, monsieur; d'ailleurs il y a un bailliage. C'est moi qui suis bailli.

maurizio. Je suis votre serviteur, monsieur. (Il s'éloigne.)

le bailli. C'est moi cpii suis le vôtre. Je disais donc qu'il y a bailliage, abbaye, un couvent d'ursulines où nous comptons les noms les plus considérables de la province, une demoiselle de Fasili, cousine du cardinal-duc, deux dames de Barbenis, de la maison de Nogaret, une demoiselle de Baraucé, une... (S' apercevant qu'il parle seul.) Eh bien ! mais il est poli, ce monsieur ! ( A liant à la mère d' U> bain, qui est agenouillée à une chaise.) Ah! vous voilà, madame Granlier.

la mère de grandier. Oui, monsieur le bailli.

le bailli. Est-ce que c'est Urbain qui fait le sermon?

la MÈRE. Non, monsieur.

le bailli. Tiens ! et pourquoi cela, morbleu ! C'esl pourtant son affaire. Tiens, moi qui jure dans une église! m;iis comme c'est pour louer un saint, le bon Dieu me le pardonnera, car c'est un saint que votre fils, à ce que disent toutes nos femmes du moins.

DANIEL, entrant. Elles n'eu disent pas autant de vous, monsieur le bailli.

le bailli. De moi? que disent-elles donc de moi ?

daniel. Oh! je vous le répéterais bien, mais je n'ose pas dans une église.

le bailli. Avez-vous vu ce petit drôle !

DANIEL Embrassez - moi , maman. (La mire d<- Grandier l'oitbraïse. )

ÏKBAIN GRANDIER.

LE BAILLI, fol il vrai, madame Grandier, que votre Gis dc whm a pas revue, ai vous ni son frère, depuis qu'il a prononcé ses \o u\ 1

LA MÈRE. Nous savez, monsieur le bailli, que c'est un grand chagrin qui a déterminé Grandier à se faire prêtre. Les liens qui l'attachaient au monde n'ont pas été dénoués, ils ont été rompus, et s'il nous eût revus dans le cours de la première année , il eût craint, a-t-il dit, que notre vue ne fît monter ses douleurs au-dessus de sa résignation.

le bailli. Et quand y aura-t-il un an qu'il aura fait profession?

la mère. 11 y a un an juste aujourd'hui ; aussi Daniel et moi nous espérons bien l'embrasser aujourd'hui.

damel. Oh '.sois tranquille, bonne mère, moi j'entrerai dans le couvent... Je suis un homme, on ne fera pas attention à moi, et une fois qu'il m'aura embrassé, il faudra bien qu'il t'embrasse.

la mère. Je sais que je suis dans son cœur, comme il est dans le mien, et je prends patience, mon enfant.

le bailli. Savez-vous qu'il n'a pas perdu son temps, votre fils!... Depuis un an qu'il est dans les ordres, le voilà supérieur de son couvent.

Daniel. Tiens ! il était bien capitaine de sa compagnie!... il me semble que l'un vaut bien l'autre... Mais tenez donc, monsieur le bailli.

le bailli. Quoi?

Daniel. Voilà madame la baillive qui ne peut pas se placer là-bas.

le bailli. Oh! bah ! bah! bah!

Daniel. Non, paiole d'honneur, je crois qu'elle a besoin de vous. Ah ! si c'était Simonne la tailleuse, vous ne vous feriez pas prier.

le bailli. Veux-tu te taire, petit drôle, veux-tu te taire? (Il court à la baillive.)

Daniel , s1 approchant de sa mère. Ma mère...

la mère. Enfant, tu m'empêches de prier.

damel. C'est que je voulais vous dire... Savez-vous une chose?

la mère. Laquelle?

Daniel. Monsieur de Sourdis est en France.

la mère. En France!... Mais on disait qu'il allait se marier en Italie.

Daniel. Eh bien, non, il est en France! il est à Paris ! Il ne va pas se marier. Il paraît qu'il aime toujours mademoiselle Bianca; que c'est après elle qu'il courait en Italie; qu'on a trompé la pauvre fille en lui disant que M. de Sourdis en aimait une autre; dc

sorte qu'elle va faire des vœux dont elle se repentira probablement toute sa vie.

LA MÈRE. Et qui t'a dit cela?

DANIEL. Ah! mon Dieu! un de mes camarades, pour lequel M. de Sourdis a toujours été bien bon ; et comme monsieur de Sourdis ne se liait à personne qu'à lui, d'abord parce qu'il penseque, comme c'est un enfant, on ne le surveillera point, il lui a envoyé une lettre, en le suppliant de faire passer cette lettre à mademoiselle Bianca, avant qu'elle ne prononce ses vœux.

la MÈRE. Et a-t-il fait passer cette lettre, celui à qui monsieur de Sourdis l'a envoyée?

Daniel. Non, pas encore.

la mère. Pourquoi?

Daniel. Dam ! maman, il craignait de faire mal, et comme vous êtes une sainte femme, et que vous ne pouvez donner que de bons conseils, il m'a prié de vous consulter.

la mère. Dis-lui de la remettre, mon enfant. S'il est vrai qu'on trompe cette jeune fille, s'il est vrai qu'on force sa vocation en lui faisant un mensonge, ce serait un crime de lui laisser ignorer que monsieur de Sourdis l'aime toujours.

Daniel. C'est bien... maintenant il aura la conscience tranquille. (Mouvement dans l'église; tous les assistants prennent place. L'orgue se fait entendre derrière le chœur; les religieux chantent le Salve , regina. Toutes les cloches sonnent.)

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