SCENE III
Les Mêmes, BIANCA, la tête appuyée sur l'épaule d'une religieuse, soutenue par une autre, suivie de l'abbesse. Aux deux côtés de l'abbesse, MIGNON et BARRÉ. Suite tir religieuse*.
les assistants, montant sur les chaises. Oh ! la voilà! la voilà! — Tu sais, c'est une Italienne. — Oh! comme elle est pâle! — Dam! on dit qu'on la force, la pauvre fille!
— Oh ! si c'était moi, comme je dirais non !
— Ça t'avancerait bien. — On ne peut pas vous forcer. — Non, non, non. — Mais puisque c'est son amant qui l'abandonne, au contraire, et que c'est pour cela qu'elle se fait religieuse. — Ah ! pauvre enfant !
le suisse. Silence !
Daniel, se glissant jusqu'à Bianca. Prenez ce billet. (// /<■ lui pose dan* la main.) Prenez donc. [Bianca prend le billet machinalement et le garde dans sa main fermée. Les chants cessent, l'orgue cesse.)
MIGNON. Allons, mon enfant, il faut dépouiller toutes ces pompes mondaines... Il faut qu'il ne rc-te rien sur vous, comme il ne reste rien en vous, de ce qui appartient au monde, et par conséquent au démon.
URBAIN GUAiNMER.
bianca, tendant les mains pour qu'on ôte ses braccldset ses dentelles; tendant son cou pour qu'on ôte son collier, sa tête pour qu'on ôte son toile. Faites, mes sœur.% (OnCte tous les ornements mondains de la professe, aux chants des religieuses et aux sons de l'orgue.)
daniel, s'approchant. Lisez donc.
mignon. Comment vous nommez-vous, ma fille ?
bianca. Bianca Albizzi.
mignon. Que demandez-vous?
bianca. Que l'Église me reçoive dans son sein.
Daniel. Lisez donc.
mignon. Promettez-vous de dire la vérité?
biais c A. Je le promets.
daniel. Mais lisez donc, c'est de lui.
mignon, désignant Daniel. Écartez cet enfant qui trouble la cérémonie.
bianca. De lui! {Regardant le billet.) Ce billet!... Son écriture!... Won Dieu!...
mignon. Qu'avez- vous, ma fille?
bianca. Rien! je demande à me recueillir un instant. [Elle tient au pied de la croix.) Pardonne-moi, mon Dieu, si une pensée profane vient de rentrer dans mon cœur au moment de t'appartenir, mais une voix n'at-elle pas murmuré à mon oreille : C'est de lui?...
l'abbesse. On lui a remis un billet, ce me semble?...
mignon. Allez auprès d'elle, ma sœur, et priez-la...
l'abbesse. Je me nomme Jeanne de Laubardcmont, je suis supérieure du couvent des Ursulines; je ne prie pas, j'ordonne ou je me tais.
mignon. Alors, j'y vais moi-même. {Il s'approche de Bianca, qui a lu le billet de Sourdis; elle le regarde tenir à elle.)
maubizio. Que se passe-t-il donc ?
LA MÈRE DE GRANDIER. Est Ce qu'oïl lui a
remis le billet, Daniel?
daniel. Oui, ma mère, on le lui a remis.
BIANCA, à Mignon, en le regardant en face. Mon père, vous êtes un homme rie Dieu, et comme tel, vous ne sauriez mentir, n'et-ce pas? Tout ce que l'on m'a dit est bien vrai?
mignon. A quel propos me demandezvous cela ?
bianca. Il est vrai que monsieur de Sourdis m'a oubliée, n'est-ce pas?
mignon. Ma fil'e 1
bianca. Qu'il est en Italie, n'est-ce pas?
mignon. Ma fille!
bianca. Et qu'il va se marier à Turin ? Tout cela est bien vrai? car en face de Dieu,
vous n'oseriez pas mentir; répétez-moi donc que tout cela est vrai.
mignon. Ma fille !
deux religieuses, revenant à Bianca.
On vous attend, me sœur.
bianca. C'est bien, me voilà. Continuez votre interrogatoire, mon père, je suis prête à répondre.
mignon, reprenant. Bianca Albizzi, promettez-vous de dire toute la vérité?
bianca, d'une voix presque menaçante.
Je le promets.
mignon. Est-ce de votre plein gré et de votre libre volonté que vous êtes ici?
bianca, à voix haute. Non. C'est parce que l'on m'a trompée. (Mouvement dans l'assemblée.)
voix confuses. Elle a dit non! — Elle a dit non ! — Elle a dit qu'on l'avait trompée.
le bailli. Avez-vous entendu, madame la badlive ?
les femmes. Oui, e'ie a dit non. — On l'a trompée, pauvre j^une fille !
mignon. Faites faire silence. {A Bianca, à demi-voix.) Réfléchissez à ce que vous avez dit, mon enfant. [Haut.) Faite-i-vous vœu de pauvreté, d'obéissance et de célibat?
bianca, d'une toix forte. Non !
mignon. Ma fille, remettez-vous et écoutez-moi, vous ne m'avez pas entendu.
bianca. Si fait : vous me demandez si je promets à Dieu pauvreté , obéissance et célibat, je vous ai bien entendu, et je vous réponds : Non, non, non, je ne promets rien.
l'abbesse, riant. Bon! encore une âme qui se perd. {Murmure, tumulte.)
les religieuses. Ma sœur! ma sœur!
LES PRÊTRES. Ma fille '
bianca. Oui, c'est un grand scandale, je le sais, mais il reiombera sur la tète de ceux qui m'ont trompée. J'en appelle à vous tous qui m'écoulez, à tous ceux qui ont aimé une seule fois dans leur vie. On m'a dit que l'homme que j'aimais ne m'aimait plus; on m'a dit qu'il avait quitté la France de peur de me revoir; on m'a dit qu'il était en Italie et qu'il allait épouser une autre femme; et ainsi peu à peu, douleur à douleur, désespoir à désespoir, on m'a proternée aux pieds de Dieu ; j'ai cru que j'avais tout perdu sur la terre, et j'ai demandé au ciel de me donner la prière... en place de l'amour. Maison mentait, il m'aime toujours, il est en France. 11 revient, il me dit de me conserver h lui. il me dit de ne pas faire de vœux, il me die... (On la force de se mettre à genoux, on cent lui jeter un toile sur la tête, rlle se débarrasse du voile, ses cheveux tombent, une rcligituse s'approche avec des ciseaux; elle te
UltlUI.N GRANDIER.
débat un instant en disant :) A moi! à moi! [Puis elle s'échappe des mains de celles qui Ventourent et vient jusque sur le decant en criant:) Non! non! non! je ne veux pas qu'on me coupe les cheveux, je ne le veux pas! Non ! non ! non ! je ne le veux pas! (Tumulte, grand bruit dans l'assistance.)