SCÈNE IV
Les Mêmes , JEANNE.
JEANNE. Me voilà !
laubardemont. Pourquoi viens-tu ?
jealvne. Une voix m'appelle à laquelle je suis forcée d'obéir.
laubardemont. C'est celle de cet homme.
Jeanne. Tu m'as appelée, Grandier?
GBANDIER. Oui !
Jeanne. Que veux-tu de moi?
grandier. Je veux que tu renouvelles en face de moi 1 s accusations que tu as portées en arr ère de moi.
Jeanne. Interrogez-moi, mon père, et je répondrai.
laubardemont. Jeanne de Laubardemont, depuis combien de temps connais-tu Ctt homme?
Jeanne. Depuis qu'il est supérieur des frères de la Merci de Loudun.
lauiïardemont. L'avais-tu vu jamais avant de le rencontrer dans cette vJle?
Jeanne. Jaunis!
laub \rdemont. As-tu contre lui quelque sentiment d'amour ou de haine?
jeanne. Aucun !
laubardemont. Jeanne de Laubardemont, as-tu1 accusé Uibain Grandier d'avoir donné un philtre d'amour à Ursule de Sablé, comtesse de Ilovère ?
JEANISE. Oni!
laubardemont. As -tu accusé Urbain Grandier de l'avo r fait passer pour morte et de l'avoir cachée dans sa cellule ?
Jeanne. Oui
laubardemont. As-tu accusé Urbain Grandier d'avoir, par ses maléfices, chassé l'esprit saint du couvent, et d'eu avoir fait la demeure du d<!mon, à ce point que les plus saintes fdles, oubliant leurs devoirs, passaient les nuits en bals et en fèies, au lieu de les passer en pénitence et en prières?
JEANNE. Oui!
laubardemont. Vous le voyez , en présence rumine en absence , elle accuse, et l'accusation est précise^ il me semble.
grandier. C'est bien. A mon tour d'interroger, maintenant.
laubardemont. A ton tour d'interroger, dis- tu?
GRANDIER. Oui!
laubarlemont. Jeanne , je vous défends de répondre.
jeanne. Oh! soyez tranquille, mon père!
grandier. Avec l'aide de Dieu, tu me répondra-, cependant.
JEANNE. Moi?
grandier. Oui, toi!
jeanne. Ah ! plutôt que de te répondre... (Elle essaie de fuir.)
grandier, élevant son bras gauche. Arrête !
jeanne, lutlant. Ah! ah ! ah 1
grandier. Eco tez tous, car cette fois vous allez entendre la vérité.
mignon. Vous voyez bien que cet homme a une puissance infernale !
grandier. Vous avez déclaré ne me connaître que depuis un an, Jeanne, depuis combien de temps me connaissez-vous?
jeanne. Depuis dix ans ! {Murmures.)
grandier. Vous avez dit m'avoir \u pointa première fuis à L«udun, Jeanne, où in'avez-vous vu pour la première fois?
jeanne. A Bordeaux. [Murmures... Àhî)
grandier. Vous avez dit que vo"s ne m'aim ez ni ne me haïssiez. Me haïssezvous? ou m'aimez-vous?
jeanne. Je v« us aime ! [Murmures, rumeurs, étonnement.)
laib\rdemont. Que dis-tu là, Jeanne? que dis- tu ?
grandier. Oh! Attendez, vous n êtes pas au bout. Vous avez dit que j'avais tait prendre un philtre à Ursule de Siblé, comtesse de Rovère ; qui a versé le philtre?
jeanne. C'est moi !
grandier. Vous avez dit que j'avais caché Ursule de Sablé dans ma cellule. Oui retenait Ursule de Sablé prisonnière d^ns lro pace du couvent des Ursulines ?
jeanne. C'est uioi! [Murmures.)
grandier. Où vous ai-je trouvée, quand j'ai été vous demander la clef de la prison
d'Ursule?
jeanne. Au milieu d'une fête que les religieuses donnaient dans le cloître des Ursulines. [Murmures.)
grandier. Avais-je connaissance de cette f, i. . d. s f.ites précédentes ou de celles qui de\ aient les suivre?
i -,\i. Vous les ignoriez toutes.
grandier. Ai-je employé, pour vous re-
LHBALN liRAMJlEll.
prendre cette clef, aucun moyen magique ou sacrili'ge ?
Jeanne. Aucun. Vous m'avez dit : Au nom du Seigneur - Dieu , rends-moi celte clef , et je vous l'ai rendue.
g ranimer. Pourquoi teniez-vous Ursule emprisonnée?
jea.vne. Parce qu'elle t'aimait et que tu l'aimais. [Murmures.)
graisdier. Quand avez-vous pris cette résolution, de la faire passer pour morie?
Jeanne. Après mon voyage en Italie.
GRANDiER. Que veniez-vous faire en Italie?
Jeanne. Je venais t'offrir ma main , une oot de trois cent raille livres, et le grade de capitaine.
grandier. Qu'ai-je répondu à cette offre?
Jeanne. Tu l'as refusée.
Grandier. Pourquoi l*ai-je refusée?
Jeanne. Parce que tu ne m'aimais plus ! (Rumeurs.)
grandier. Jacques de Laubardemont, ce que tu viens d'entendre est l'exacte et sainte vérité. Ordonne que je rentre pur et justifié dans ma cellule, et tout sera oublié, comme ctla doit se faire entre chrétiens.
laubardemont. Que l'on reconduise l'accusé dans sa prison. (Rumeurs.)
grandier. Prends garde, Laubardemont.
Je t'offre la paix et tu choisis la guerre; je te propose l'oubli et tu prends la vengeance.
laubardemont. Archers, vous avez entendu, obéissez 1 (Murmures.,
grandier. Un instant, j'ai encore quelques questions à faire à cette femme?
tous. Oui, oui, qu'il parle ! Parle, Grandier, parle ! nous te défendrons, s'il le faut.
grandier. Jeanne, vous avez dit que j'avais refusé voue main , vos trois cent mille mille livres et le grade de capitaine parce que je ne vous aimais plus, dites maintenant pourquoi j'avais cessé de vous aimer.
Jeanne. Pourquoi?... parce que... mon Dieu... mon Dieu... parce que...
grandier. Parlez!
Jeanne. Parce qu'à Bordeaux, un soir, un soir que vous étiez caché parmi les saules de la rivière... vous avez vu...
grillau, bas. Oh ! mon Dieu, serait-ce...
grandier. Qu'ai-je vu, dites?
Jeanne. Oh! faut-il donc absolument que je parle?
grandier. Oui, absolument, il le faut.
Jeanne. Parce que vous avez vu sortir un homme de chez moi.
grandier. Qu'était pour vous cet homme?
JEANNE. C'était mon amant. (Murmures.)
grandier. Cet homme vit-il toujours!
JEANNE. Il \ it !
grandier. A-t-il été puni comme il méritait de l'être?
jeanne. Il vit comblé d'honneurs et de dignités.
grandier. Où est cet homme ?
Jeanne. Il est icil
laubardemont. Malheureux !
grandier. Nommez-le!
Jeanne. Oh! non, non, je ne le nommerai pas... Non, tu ne peux pas exiger une pareille chose.
grandier. Soit , ne le nommez pas , j'y consens, mais désignez- le du doigt, je le veux.
Jeanne lève lentement son doigt à ta nauteur de Laubardemont. Le voilà !
laubardemont. Misérable !
tous. Son père ! le juge ! Laubardemont!
grandier. Maintenant, Jeanne, réveilletoi, souviens-toi de tout ce que tu viens de dire, et que ce souvenir soit la punition.
JEANNE, se réveillant et regardant autour d'elle. Mon Dieu! ah! (5e rappe'ant ce qu'elle vient de dire. ) Infamie ! ( Elle rabat son voile et s'enfuit.)
LA foule, s' écartant devant elle. Va-t'en, maudite! va l'en, incestueuse! va-fen, sacrilège ! va-t'en !
laubardemont. A moi , areners ! (Tumulte effroyable.)
SCEINE V.
Les Mêmes, moins JEANNE.
grillau. Vous l'entendez, il est innocent f il est innocent !
laubardemont. Il a menti !
grillau. Il y a deux aus, qu'en confession il m'a dit à moi tout ce qu'il vient de dire; par mes cheveux blancs, il est innocent, je vous le jure.
laubardemont. C'est le démon qui l'a inspiré. Il n'y a que le démon qui puisse forcer une fille d'accuser son père.
grillau. Et moi, pauvre prêtre, moi je te dis c'est Dieu qui a voulu que le crime fût découvert là où était le crime , et que l'innocence fût reconnue là où était l'innocent.
tout le peuple, s' élançant. Il est inuoi cent! il est innocent ! Plus de juge, plus de procès , plus de prison , liberté , liberté ! ( On force les gardes. )
la mère. Mon fds!
Daniel. Mon frère!
tous. Grandier ! Grandier !
grandier. Mes amis !
URBAIN GRANDIER
laubardemont. Oh ! malédiction sur cet homme et sur toute sa famille !
maurizio, dans la coulisse. Attends, Laubardemont, attends, je t'apporte du secours. (On s'écarte et ïon voit un homme blessé qu'on apporte sur une civière.)