LE CHEVALIER, BELPHÉGOR
le chevalier, arrêtant Belphégor qui a quitté la voiture et qui va pour rentrer. Dis donc, Paillasse, à nous deux, camarade.
belphégor. Monsieur?..
le chevalier. Sais-tu bien qu'il y a longtemps que je te cherche !
belphégor. Vous me cherchez, moi ?
le chevalier. Oui, toi , Guillaume, surnommé Belphégor, tu vois que jeté connais bien.
belphégor. Parbleu, il y en a cent mille en France qui me connaissent comme ça.
le chevalier. Oh ! je te connais, moi, mieux que personne, mieux que tu ne te connais toi-même.
belphégor, riant. Ah bah! Ah ça... estce que vous êtes de la grande malice ? est-ce que vous allez me tirer la bonne aventure ?
le chevalier. Pourquoi pas ? j'ai beaucoup voyagé et je sais lire dans le destin des hommes.
belphégor. Ah ! je la trouve bonne.
le chevalier. Voulez-vous me donner votre main ?
belphégor. Je vous la confie. Nous allons nous amuser. (A part.) C'est un muscadin loustic. ( Haut. ) Nous disons donc ? (Tendant les mains.) La droite ou la gauche?
le chevalier. Celle que tu voudras. Nous disons... que tu es marié il y a douze ans.
belphégor. Pardieu ! quand on a un petit garçon de onze ans et qu'on n'est pas trop paresseux, il est bien présumable qu'il y a une douzaine d'années que. ..
le chevalier Ce mariage te portera bonheur.
belphégor. Il m'en a déjà procuré pas mal; deux chérubins... deux fiers bonheurs. [Riant.) Après?
le chevalier. Cette femme, que vous avez épousée dans un village de la Bretagne, n'était pas la fille de l'humble journalier qui vous l'a donnée...
belphégor, sérieux. C'est vrai.*
le chevalier. Il vous a dit qu'un mystère enveloppait la naissance de sa fille adoptive.
belphégor. Ouil...
le chevalier. Qu'un homme, d'unextétérieur misérable, la lui avait confiée une nuit, et que cet homme qui devait revenir au bout de trois jours n'avait jamais reparu.
belphégor. Oui!...
le chevalier. Voilà pour le passé; et maintenant, l'avenir.
belphégor. Permettez... Mais c'est donc vrai que l'on peut prédire le destin ?
le chevalier. Vous le demandez, vous dont c'est le métier ?
belphégor. Dame I voilà quinze ans que je le fais, sans y croire, moi !
le chevalier. N'importe, écoutez : Madeleine sera pour vous la source d'une grande fortune, car Madeleine appartient à une illustre famille, noble comme les princes du sang, riche à millions, et que je vous ferai connaître...
belphégor, effaré. Elle, Madeleine!...
noble... noble à millions, riche comme les princes du sang! Et vous m'assurez...
le chevalier. Je vous jure que tout cela est vrai.
belphégor. Riche! elle, ma femme!...
mes enfants seraient des petits millionnaires. .. Ah ! bah ! c'est impossible, vous voulez vous moquer de moi.
le chevalier. Tout cela est vrai.... bien vrai.. . Dans un instant je vous en apporterai la preuve... et pour que vous ne doutiez pas de ma parole, (lui donnant sa bourse) tenez , voilà des arrhes sur la fortune qui vous appartiendra... vingt-cinq louis; c'est un faible à-compte.
belphégor. Vingt-cinq louis ! Non, il n'y a pas de prince qui veuille s'amuser à ce prix-là de la crédulité d'un pauvre homme!. ..
le chevalier. Attendez-moi ici; dans un instant, vos derniers doutes seront dissipés. (A part, en sortant.) Allons, ma fortune commence !
belphégor, stupéfait. Millionnaire! Madeleine! Henri... mes enfants... venez.... venez. . . mais venez donc !