SCÈNE VII
Les Mêmes, BELPHÉGOR , HENRI {Henri est couvert d'une houpelande par-dessus son habit de baladin), HERCULE.
belphégor. Oh ! pardon , messieurs et mesdames, je crois que je tombe mal... J'arrive au milieu d'une fête...
beauménil, riant. Parfait! parfait! Voulez-vous parier que c'est une farce?... Je parie que c'est une farce!
hercule. Une vilaine farce... Est-il assez laid et assez frippé ! Pouah ! le vilain couple ! flora. Mais du tout!... Voyez donc le joli enfant.
duperron. C'est le petit pitre.
beauménil. Arrive ici , petit pitre.
belphégor. Vous riez 1 allons, tant mieux! Je passais... je me suis permis... Mais puisque vous riez, c'est bon signe. Vous ne nous chasserez peut-être pas.
beauménil. Il mystifie comme un ange; c'est quelqu'un de très-fort ! quelqu'un de Paris, peut-être.
hercule. Où diable as-tu pris cet habit-là, Paillasse ? il n'est pas beau du tout.
belphégor. C'est vrai! il y a si longtemps que je le porte... La fatigue, les grands chemins... mais je tiens le petit Jacquinet aussi propre que je peux. Voyons, Jacquinet, salue ces messieurs et dames.
FLORA. Viens m'embrasser, mon enfant.
hercule, riant. Le pitre est effarouché.
duperron , bas à Flora. Ayons l'air de
nous prêter à la plaisanterie ; nous allons rire
comme des fous... [Haut.) Ah ça! d'où
viens-tu , Paillasse ?
belphégor. D'où je viens?
beauménil. Oui, c'est cela ! raconte-nous un peu les voyages , Paillasse.
belphégor. Oh ! je viens de bien loin ! Nous sommes partis tous trois d'Angoulèmc, le petit, mon pauvre Mouton et moi. Nous allions aussi vite que nous pouvions; on m'avait, dit : — à Bordeaux ! c'est là qu'elle est, — et j'allais à Bordeaux. Mouton, c'était le nom de mon pauvre cheval, allongeait le pas, la pauvre bête, tant qu'elle pouvait; mais
le second jour, je vis bien que Mouton en prenait plus que son dû, alors je descendis et je tue mis à lui dire comme ça, des choses que lui et moi nous savions bien, et je le menai par la bride en causant avec lui... Mais le soir à la couchée le maire nous fit des chicanes : il dit que nous étions des ci, des ca, que nous ne pouvions pas loger dans le village, et il nous renvoya. Nous marchâmes encore toute la nuit ; Jacquinet s'était endormi sur le cheval, et le cheval et moi nous allions devant nous en pleurant, lorsqu'au petit jour, mou pauvre Mouton, qui ne marchait plus qu'au pas, s'arrêta tout à coup. Il me regarda comme pour me dire : Tu vois bien que je n'en peux plus !... Mais l'enfant avait froid, et je le forçai d'avancer. Alors il pousse un gémissement, il s'affaisse, il tombe en appuyant sa pauvre vieille tête sur mon épaule; je le regarde, je devine; il mourait, il était mort. (Tous rient aux éclats.) Oui, mort ! .. . Alors le petit et moi nous avons continué notre route à pied , et il est bien fatigué, le pauvre enfant.
henri, bas. Ohl père, j'ai faim! bien faim !
flora. Mais si tout cela était vrai, si cet
homme. . .
beauménil. Y pensez-vous?... se laisser prendre à une farce ! mais vous seriez la fable de tout Bordeaux ! Laissez-moi faire. (A Belphégor.) Mon cher, veux-tu que je te dise mon opinion? Eh bien! tu n'es pas drôle.
hercule. Oh! non, il n'es pas drôle.
anastasie. Il m'a presque fait pleurer.
duperron. C'est vrai, il nous dit là des choses funèbres.
belphégor. Oh! pardon! Messieurs, je m'oubliais, je ne demande pas mieux que de vous amuser; car, voyez-vous, on ne me laisse plus travailler sur les places; et il faut bien que j'entre comme ça dans les maisons que je trouve sur la route.
beauménil. Eh bien! voyons, Paillasse, fais-nous rire, à présent.
Z. fanny. Oh ! oui, j'aime mieux cela. "hercule. Allons, allons, fais-nous rire, Paillasse ! *
belphégor. Rire! rire! Et ce misérable Grain-d'Amour, qui m'a quitté en me volant mes ustensiles, mes gobelets... tout'.... Allons, Henri, il faut que tu le remplaces, mon enfant.
henri. Mon père !
belphégor. Courage! c'est une occasion... il ne faut pas la perdre; il y a au bout de cela un morceau de pain et quelque argent pour continuer notre route jusqu'à Bordeaux, en-
* Fanny, Duperron, Beauménil, Flora, Belphégor, Henri, Hercule.
à i- Air ï
n.re deux lifiit-s !.. . Allon.i 'lu murage! du courage!
merci le. Eh l>ifii ! commençons-nous?
Kl fais-nous rite surtoul.
BBLPBÊ60M, i /»"'• ftfrfcl ;^n U >»ort (iiins l'àinc 1 {llinth I de sa roi.c de buleleur.) Voilà! vmUil Mcssicuis, ali! ah! ah! Allons 1 allons! monsieur Jacquinet, ii s'agit de se li- \rer gentiment et indélinini'iit au roulement cl à tout Le ireniblenie.nl du boniment!!...
henri. oui, butirgwi»
belphêgor. Allons! allons! petits etgrands, vieux et moutards, beaux ci vilaiis, allons! allons! accourez tous pr« sse/-\ous, foulez vous, baiiez-vous, cognez-vous, errrreuilezvous! Pardon ! quelqu'un de la société serait-il assez obligeant pour me confier un chapeau ?
tous. Moi ! moi 1 moi !
belphêgor. Un seul ! il ne m'en faut qu'un seuil oh ! je sais bien... vous êtes tous nés coiffés ! Présentement je prierai l'une des aimables dames de l'assemblée de me donner une rose... allons, une rose, Mesdames.
fanny. Bah! tant pis! voici la mienne!
(On rit.)
belphêgor. Merci, nia belle demoiselle, une rose sans épines... cela fait l'éloge de votre caractère.
hercule. Ah! je comprends, sansépines!
Tiens, c'est piquant, très-piquant! (On rit.)
belphêgor. Maintenant, attention! vous allez assister au tour favori de l'inimitable Belphêgor; vous allez voir le miracle des roses!
Henri. Messieurs, mesdames, on va z'avoir l'honneur de vous faire voir le tour. Zing ! zingl zing! boum! boum!
belphêgor. Jacquinet, mon ami, voulezvous bien me faire un plaisir?
Henri , acec effort. V'Ià le plaisir, mesdames ! v'ià le plaisir !
BELPHÊGOR. Voulez-vous me dire ce que vous avez mangé ce matin, pour être si gai que ça ?
henri. Oh! ce matin j'avais une faiail une faim ! Figurez-vous, bourgeois, que j'ai mangé... j'ai flaadgé... [H, s'arrête.)
beaumênil. Allons, voyons, dis donc ce que tu as mangé?
belphêgor, brusquement. Qu'est-ce que ça vous fait?
HENRI. J'ai mangé... (Il chancelle.)
belphêgor, bas à Henri. Oh ! pardon !
pardon, mon enfant.
HENRI. Continuons, mon père.
hercule. Allons, allons, ils commencent à m'amuser.
belphêgor. Monsieur Jacquinet?
HENRI. Mon bourgeois !
belphêgor. Faites-moi l'honneur de nie
assi;.
larmihT \niiv histoire, et de me dire quand vous êtes né?
HENRI. Quand je suis né? (De l'accent dont on irrite une lecmt.) le suis né à l'âge de six ans .
ri limiégor. Comment, à l'Age de six ans?
hercule. Quelle bêtiêel pour le coup, voilà une bêtise!
belphêgor. V us t'entendez , monsieur Jacquinet, il n'est pas possible (pie vous soyez \enii au monde à ira âge aussi avancé.
HENRI. Si fait bourgeois, je suis né d'un père irès-panné, l'étais l'aîné de mes puînés, et madame manière . . ma... ma mère...
BELPHÊGOR, avec douleur. Sa mère!
HENRI, sanglottant. Ma mère ! O maman ! i maman !
belphêgor. Henri, ne pense pas à elle... Henri, je... je... tanière... (Sa voix s'éteint.)
flora. Mais ce sont de vraies larmes?
belphêgor. Des larmes! du tout! du tout! (Henri chancelle et tombe épuisé dans les bras de son père. ) Ah !...
flora. Mon Dieu ! Mais qu'a donc cet enfant'.'
belphêgor, bas. Cet enfant... 'Terrible de douleur.) Il a faim , madame!
flora. Ciei! c'est donc vrai!... les malheureux ! Messieurs... Non! non... Attendez, s'ils vous prenaient pour un pauvre, ils ne vous donneraient qu'une aumône ordinaire; mais ils vous croient des fous, des écervelés comme nous. Vous aile?, voir. (Haut.) Allons, messieurs, Paillasse a bien travaillé, f-oyez généreux pour Paillasse; c'est moi qui fais la quête.
beaumênil. Vous voyez bien que c'est une plaisanterie.
duperron. Bravo! jusqu'à la quête, rien n'y manque.
hercule, à Belphêgor. Mon cher eh..»
marq... baron, enfin , mon cher, vous êtes charmant.
duperron. Flora, voici ma bourse.
beaumênil. Acceptez ces quelques louis.
belphêgor. De l'or ! Ah! mon Dieu!
floka. Je les mystifie, c'est très fi la mode ! (A Hercule.) Eh bien ! et vous?
hercule, donnant une pièce d'or. Voilà!
flora. Non, non, donnez tout.
hercule. Je veux bien, il m'a beaucoup fait lire ; mais si je m'en mêiais , je serais aussi drôle que ça.
UN domestique. Monsieur le vicomte, il y a là un étranger, un voyageur qui demande a vous parler.
hercule. Eh bien ! qu'il vienne ! c'est cour plénière aujourd'hui.
PAILLASSE
LE DOMESTIQUE. Le Voici.
belphégor , un peu remonté vers le fond. Qu'ai-jc vu! Rollac! lui! le chevalier!
FLORA. Eh bien! qu'avez-vous donc?
belphégor. Oh ! madame ! cet homme !
pour le voir, pour l'entendre sans en eue vu... je donnerais ma vie.
FLORA. En vérité !
belphégor. Oh! madame..... si j'osais vous demander...
flora. Un masque? un domino? rien de plus simple. Quant au pauvre enfant je m'en charge... soyez tranquille, il ne manquera de rien.
belphégor. Oh ! merci! merci, madame!
(Il prend le masque que lui offre Flora et disparaît quelques instants. Flora emmène Henri.)