SCENE VI
Les MÊMES, DANIEL, paraissant au fond.
DANIEL. \on, mes enfants, non, car on va faire de l'auberge ce (pi'on feia du moulin... {^f arques de méconteniemenl.) Le vaguemestre me laisse la journée pour faire mes préparalils de départ. Et je vais me hâter. {Allant vers la maison.) Plus d'auberge, plus d'auberge, mes enfants, rentrez cIjoz vous...
Il entre dans la maison.
LES ORPHELINES D'AIN VERS
JEAN, se rapprochant de Tom. Eh bien!
Tom, te voilà aussi sans place et sans pain.
TOM. J'irai manger le pain des révoltés.
l'étranger , se levant en contenant sa colère , aux travailleurs. Eli bien ! et vous , qu'allez-vons faire?.. . Est-ce que vous n'allez pas vous battre?... vous ne répondez pas... C'est donc ainsi que les Espagnols vous ont paralysés? [Il prend le milieu.) J'ai ([uitté depuis dix-huit ans la Hollande ; niais avant mon départ, savez-vous ce que j'ai vu? savez-vous l'histoire de vos pères?
JEAN. Il y a tant de manières dont on la raconte !
L'ÉTRANGER. Voicl la véritable. {On l'entoure). Vos pères, croyant ouvrir leurs portes à des protecteurs et des alliés, reçurent dans leurs cités l'infâme duc d'Albeet ses légions; (juelques mois après , l'inquisition , le tribunal de sang, le poison, et les bourreaux égorgeaient vos pères , déshonoraient vos jnères au moindre cri de détresse. Les villes furent bombardées, pillées, incendiées; les , plus zélés furent lâchement arrêtés , tandis (|u'on enrichissait les galériens qui vous vendaient et massacraient la femme de votre prince.
JEAN. La comtesse de Nassau fut tuée par un Flamand.
FRITZ. Oui, le major Yan Ruyicr.
TOUS. Oui... le major Van Ruyter.
l'étranger. L'Espagne vous l'a dit...
l'Espagne a peut-être menti, et quand Guillaume, votre libérateur, qui se dévoue depuis vingt ans, est enfin prèschi vous venger tous, je vous trouve misérables et lâches! Allons donc, secourez donc le défenseur. .. et .juand il aura détruit la dîme, et les châteaux forts (|ui vous menacent, alors vous pourrez marcher la tèie haute, car vous ne serez plus comme aujourd'hui courbés par le travail et la frayeur... Aiix armes! aux armes!... l'occasion est belle , ne la laissez pas échapper.
TOM. Mort à l'Espagnol !
JEAN ei TOUS. Jl a raison... Mort à l'Espagnol !
l'étranger. AllonsdoHc!... mordez donc enfin la main qui vous écrase... Guillaume vous rendra vos droits , vos maisons et vos terres ; et je vais vous dire, moi, comment vous pouvez aider à sa victoire... {Tout le monde V entoure.) Mais pas ici... l'Espagnol pourrait nous y surprendre... La forêt voisine sera plus sûre, et tout homme de cœur m'y suivra sans retard.
TOUS. Vive Guillaume!
l'étranger, les interrompant . Chut!...
Venez donc... les enfants!
Il sort avec animation par le fond. Tous les journaliers le suivent avec résolution.
TOM , après les avoir vus partir. A la bonne heure!... Moi, je vais prévenir maître Daniel que je veux être aussi de la
fête!...
Il entre à droite dans la maison; Berthol est resté seul en scène.
SCENi. VII.
BERTHOL, puis DANIliL.
RERTHOL, se levant. Voilà un homme qui sait l'histoire, lit traverse lu scène.) Si je pouvais adroitement me cacher quelque part ici, j'apprendrais peut-être ce qu'il est.,. {Apercevant Daniel gui sort de la maison en consultant quelques papiers.) Ah! voici l'aubergiste; causons un peu d'abord, et nous devinerons le personnage.
DANIEL , 'l'apercevant. Quel est cet homme?...
berthol. Vous êtes monsieur le... Daniel !
DANIEL. Berthol !
berthol. Ce cher Daniel !
DANIEL. Toi... che^moi. .. mais embrassons-nous donc ?
BiiRTHOL. De grand cœur. {Ils s'embrassent.) Te voilà donc aubergiste?
DANIEL Oui, pour un jour encore. Et que viens-tu donc faire ici?
BERTHOL. Je voulais demander un service au maître de cette auberge.
DANIEL. Un service... dispose de moi. Et dis-moi d'abord, mon bon Berthol, qu'as-tu fait depuis cinq ans?
BERTHOL, assis. Rien de bon , tu le sais. Tandis que tu rêvais une vie modeste et calme sur les bords fleuris du Tage...
DANIEL. Ou du Guadalquivir...
BERTHOL. Moi, j'enviais l'iiabit chamarré d'un comte ou d'un baron,
DANIEL. Et tu l'envies toujours?
BERTHOL. Beaucoup!
DANIEL. Nous aurons tout cela plus tard.
BERTHOL. Peut-être ?
DANIEL. Dieu aidant...
BERTHOL. Oui, sans doute. Dieu et les circonstances. Enfin, depuis cinq ans , je courais de ville en ville, jouant la petite et la grande martingalle. Et, fort ennuyé de la monotonie des événements, j'étais pauvre comme au jour de noire séparation , quand j'ai appris la révolte de Flessingue, la destruction de la prison de cette ville, l'entreprise de Guillaume, et tous ces événements qui vont nous ramener le tumulte et la guerre. Ranimé alors, je me suis hâté d'accourir aux environs d'Amsterdam, je suis entré dans cette auberge, qui est la plusproche de la ville...
DANIEL. El quel, est Ion projet?
BERTHOL. Je n'ai pas encore de projet, mais j'ai du moins quelques espérances. Je ne sais si je servirai ou perdrai Guillaume , j'attends tout d'un hasard favorable que je rencoiilrerai peut-èire ici ; et par excès de prudence, je souhaiterais ne pas y être vu; en un mot, Daniel, je voudrais pouvoir secrètement m'y reposer des fatigues du chemin que je viens de faire,
DANIEL, désignant te pavillon à droite.
Tiens, Bertliol, ce petit pavillon semble avoir été construit pour l'usage que tu lui destines. Tu pourras ly reposer, t'y renfermer toimême.
lîERTHOL. En effet...
DANIEL. En voici la clef?
BERTHOL. Merci. Et je t'ai parlé Daniel comuje si nous nous étions quitiés hier, sans méliance, et je pense que tu es toujours l'ami de lîerihol, et que, quoi (juil puisse arriver, lu sauras le défendre et non pas le trahir.
DANIEL. Te trahir!... moi, Daniel! tuas donc oublié que jadis je t'ai laissé sans me plaindre manger deux fois ma fortune; que lu as jadis habité et vendu ma njaison, que ui as usé mes habits les plus neufs, et que mon aveUi^le amitié ne t'a jamais fait un reproche?... Il est vrai que, lorsqu'il y a vingt ans l'Espagne l'avait donné tant d'or, pour te payer je ne sais quel service, tu as su cavalièrement partager avec moi; que, me donnant ma part de ta vie aventureuse , tu m'as fait voir bien des pays; que lu m'as fait i-ntrer dans de bien riches palais et rencontrer (le bien belles fennnes. .. (^est vrai, mais (piand aujourd'hui je récapitule... je .sens bien qu'au lieu d'être un heureux rentier stu' les bords fleuris du Tage ou du Guadahpiivir, à cause de loi... je ne suis (pi'un pauvre aubergiste sans auberge, dans ce triste pays, (pif les palais que j'ai vus ne m'ont laissé <|ue (k- l'envie, les femmes (jue des désillusions, des regrets...
UERTHOL. Et des souvenirs...
DANIEL. IJien peu.. . bien peu. .. Et quand, malgré tout rcla, le cœur ému et l'àine joyeuse, je me jette dans te.? bras à ton approche, tu oses craindre le irop dévoué Daniel et redouter sa perfidie!... Ah! c'est mal, lieithol : c'est irè.s-mal.
iw l'.iiioL. J'avais besoin de l'entendre «lire tout ( cla pour être convaincu (pie lu ■ l'as fias ( haii<4ê. l'ii iiiaintcnaiit coinme par le j»assé, cnnliaiife et tout en (ommun; lorluiic ou...
i»\Mi:t. MiH"i( !
r.i i;iii(»L,/i(//er?(/n«/ In mnin. Tul'asdit!
i>.\MEL, lui fnijijiant ditus la waiti. A la liiinne lu'urc. Maintenant, entre dan.src pavillon ; d faut, moi, qui- je rouie (lie/, le \,i
giiemestre pour lui faire régulariser ces papiers; je te lai.'^si'.
lU'RTnoL. Tu te hâteras de revenir?
DANIEL. Sois tranquille!
lîerihol Ptitre dans le pavillon. Daniel ronsnite ses papiers. Georges et Jeanne paraissent au fond.
iSCÈNE VIII.